lundi 14 novembre 2011

Départ de Bretagne

Mercredi 9 novembre. Et bien voilà, c'est le départ. Enfin, c'est le départ vers le départ. A bientôt Lorient et la Bretagne! Nous allons rouler vers le Sud, vers le port de départ du bateau qui n'est autre que le port d'arrivée de la première expédition de Tara Tari. - il y a de quoi s'embrouiller, mais je viens de relire la phrase, c'est bien ça.

Mardi après-midi. Tara Tari est à l'eau pour encore quelques minutes. Le film du départ va commencer. Le soleil, brillant ingénieur lumière, a choisi un ton doré et assez chaleureux pour la scène du départ du ponton. Je suis seule et prépare le bateau. Quelques pas en arrière, pour un meilleur angle de prise de vue. Le vent est doux, tout est parfait et je regarde le drapeau du Bangladesh flotter en toute sérénité devant la Cité de la Voile.  
Le drapeau du Bangladesh est vert frappé d'un rond rouge. Le rouge symbolise le sang des Bengalis tués depuis 1947 lors des affrontements avec le Pakistan. Le vert symbolise la vitalité, la jeunesse et les terres agricoles. Il a été dessiné par le peintre Quamrul Hasan qui s'est inspiré, pour le dessin et pour les couleurs, d'un poème de Abanîndranâth Tagore qui s'appelle Action de grâce. « Ô Soleil, lève toi sur les cœurs qui saignent » et « Qui laissent sur l'herbe fragile la marque de leurs pieds teintés de sang » en sont les vers représentatifs. La poésie, la guerre et l'espoir... C'est l'un des rares drapeau au monde qui illustre un poème. Le drapeau au soleil rouge a été adopté officiellement par le Bangladesh le 17 janvier 1972.

La capitainerie de la Base des Sous Marins me remorque en zod vers la grue de manutention, on discute un peu de l'aventure "c'est complètement fou, mais c'est génial d'oser tenter, bon vent!" me dit-il en repartant. Gildas Gallic, d'AOS (An Oriant Sail), va m'aider pour le grutage du bateau. La lumière est superbe, et la manutention s'effectue sereinement. Nous enlevons le mât, et puis nous sortons le bateau de l'eau en toute tranquillité. Avec Gildas, on se connaît bien, et tout en effectuant la manut', nous parlons des minis, de la performance des copains sur la Mini Transat. Le bateau est bien calé sur le ber et nous nous l'emmenons près du hangar. Alors que je range les sangles du grutage, je vois Tara Tari devant le maxi trimaran Groupama 3. La scène est amusante. Rencontre improbable entre deux univers de mer. Ils ont certainement plein de choses à se dire, à apprendre l'un de l'autre. Le gros trimaran a fait le tour du monde mais ne connaît pas le Bangladesh ni les mers sur lesquelles a navigué Tara Tari. Ils parlent de leurs voyages, de bons plans d'escales (G3 n'a pas pris le temps de s'arrêter, il a fait le tour pour le boulot, vite fait) et j'imagine qu'ils parlent aussi un peu chiffons :
Groupama 3: "Sympa tes vêtements! C'est bien le jute ?"
Tara Tari : "Carrément! pourquoi le carbone, tu n'en n'es pas content?"
G3 - "Bah c'est la mode, mais je ne sais pas si je suis allergique, mais la rumeur dit que ce n'est pas très propre. c'est résistant mais c'est aussi un peu fragile et puis le noir, c'est d'un triste..."
TT- "je te comprends, moi la mode, je la regarde de loin. Au Bangladesh, après le bois, ils se mettent au verre, mais je préfère quelque chose de plus 'etnic chic' et le jute c'est pas mal du tout pour ça. bon ok, ça gratte un peu, mais il y a des couturiers qui mettent en place de nouvelles machines à coudre pour faire un maillage un peu différent, qui grattera moins. Je t'envoie un échantillon si tu veux, de la collec' printemps-été 2012, ce sera au point! C'est pas cher, et pour le coup, le bio c'est aussi à la mode!"
G3 - "je rêverai de faire le tour du monde avec tes fringues!"

rencontre entre deux cultures
Pour la prochaine scène, quelques acteurs qui ont eu un rôle fondamental depuis le début de l'épisode breton font une dernière apparition. Olivier, Jeremy et Karine viennent de finir leur journée de boulot au chantier FR Nautisme et arrivent pour me donner encore un coup de main. Au programme du soir, découper une petite fenêtre dans la cloison intérieure du caisson étanche et ainsi accéder au tube d'étambot, et puis il faut aussi poncer la coque, car demain, il faudra encore poser la peinture antifouling. La nuit tombe vite, et nous bossons à la lumière d'un projecteur et de nos frontales.
il n'y a pas d'heure pour prendre soin d'un bateau
L'ambiance est bonne malgré la nuit et le froid. Stéphane et Sylvie, mes voisins de chantier, arrivent avec du saucisson, du fromage et du vin rouge. On se pose un peu, on trinque, on rit. Instants de belle complicité de chantier, le départ approche et chacun s'est attaché à Tara Tari. Nous nous remémorons certains souvenirs. Tant de choses partagées depuis l'été. Malgré la fatigue et l'heure tardive, nous allons boire un verre à La Bulle, dans le centre de Lorient.

Mercredi matin, c'est un peu la panique. Le transporteur du bateau veut quitter Lorient dans l'après midi! ça bouscule un peu le programme, mais pas de panique, on s'adapte à tout. J'identifie les priorités et le reste sera fait dans le sud. Il faut peindre et souder une pièce sur le safran qui permettra d'enlever le jeu existant. Maxime Dreno un ami, et Sylvie Dessert viennent m'aider à poser la peinture antifouiling. L'idée était de trouver une peinture de compromis, car je souhaitais l'antifouling le moins "sale" possible; Nautix m'a offert une peinture prototype, sans cuivre qui est top et que nous allons tester sur mon périple. En voici les principales caractéristiques:
- c’est une « matrice dure », car les érodables sèment des particules d’acrylique (non dégradables) dans le milieu,
- cette matrice largue de façon contrôlée (grâce à l’eau qui pénètre très lentement dans la couche) une très faible quantité de biocides à l’action ciblée,
- le premier biocide vise le macro fouling (bernacles, mollusques…). Il se dégrade rapidement dans l’eau et ses produits de dégradation sont eux-mêmes biodégradables.
- le deuxième agent vise le micro fouling et les algues. C’est le même que ce qu’on met dans certains shampoings (!).

Et puis Stéphane Bulard va réaliser une pièce qui frôle la qualification d'oeuvre d'art, pour supprimer le jeu du safran. ça fait des mois que je réfléchis au système qui serait le plus efficace, en écoutant l'avis de différentes personnes et en réfléchissant à la question avec Corentin. Le truc, c'est qu'une fois l'idée trouvée, il faut le matériel pour réaliser la pièce. Et c'est là que Stéphane intervient. Il a l'équipement et le talent. Patrice Ledreff, qui m'a déjà dépannée avec de l'alu et du plomb nous offre des chutes d'acier qui seront parfaites pour faire la pièce. Les délais sont courts et Stéphane s'y met à fond.
Atelier improvisé
Terminé! le safran ne peut plus jouer
Il est 17h30 et nous sommes prêts. La peinture est posée, la pièce de renfort de safran est soudée, il est temps d'emmener Tara Tari sous la grue afin de le poser sur le plateau qui le descendra vers La Ciotat.
La nuit tombe, et la manip' va commencer. Il y a Franck, le transporteur et aussi "Bambino" bien connu dans le milieu de la course au large, Stéphane, Sylvie et Maxime bref... nous sommes nombreux à prendre soin de bien préparer le voyage routier de Tara Tari. Je suis super anxieuse, je fais dix mille fois le tour du bateau, il faut que le bateau soit bien posé. Devant ma petite angoisse, les gars sourient. "On a l'habitude, c'est notre métier, tu sais" "Oui, mais Tara Tari n'est pas n'importe quel bateau!" On passe une heure et demi à mettre tout en place. C'est bon, on peut y aller. Bambino me connaît, savait qu'il y avait quelque chose qui me tenait à coeur, alors il a parlé avec Franck, le transporteur pressé, et l'a convaincu de faire un petit détour avant de partir.

Nous voilà en route vers Kerpape. Présenter Tara Tari aux amis me tenait à coeur. Le mauvais temps des deux dernières semaines a empêché une visite au port. Alors si eux ne peuvent pas venir, Tara Tari va venir à eux. C'est peut-être compliqué, mais possible. Il fait nuit, et les amis sont là, devant les portes, le moment est très émouvant. On se tombe dans les bras. Aux fenêtres du 2è étage, infirmières, aide soignants et patients saluent le bateau "Bon vent Tara Tari!" "Fais attention à toi!" me crie Romuald bloqué à l'étage. Il y a Régis, journaliste au Télégramme qui est là. Il veut faire une photo, je me baisse pour me mettre à hauteur des copains, et il me dit "bah non, debout Capucine". Oui, je suis debout. Et je vais, portée par l'énergie des copains à roulettes, vivre à fond cette grande aventure. Violaine, Sylvie, Chantal, aide-soignantes qui se sont si bien occupées de moi sont descendues aussi, on se sert dans les bras, c'est si fort tout ça. Et c'est avec Christophe et les autres que je regarde s'éloigner Tara Tari. Le départ de Bretagne n'aurait pas pu être plus réussi. C'est magique. Sur la route, j'appelle Corentin, partage avec lui ce qu'il vient de se passer. Quand on y pense, ça aussi c'était assez improbable, un bateau à l'accueil de Kerpape! Toute une aventure! Mais tout est possible avec Tara Tari !
Le Télégramme, jeudi 10 novembre 2011
Christophe, Tara Tari et Capucine à Kerpape
Fauteuil flottant monté sur roulettes
Et c'est sous le regard amical et plein d'espoir des personnes qui me sont chères que Tara Tari a quitté la Bretagne sur ses roulettes.
Christophe, Pierre, Marion, Romuald, Héléne, et les autres, vous serez dans toutes mes pensées pendant cette aventure. Et Briac aussi.
Merci de m'avoir accompagnée pour ce départ de Bretagne,

Capucine

jeudi 10 novembre 2011

Walk of Fame

Lundi 7 novembre. Pas forcément besoin d'aller à Hollywood pour voir la célèbre "Promenade de la célébrité". Los Angeles, Lorient'gelès, même combat. Enfin presque. Il paraît qu'il y a, là-bas loin, plus de 2000 étoiles sur le trottoir du quartier. Ici, il n'y en a qu'une, sur un ponton. Par la plus belle des coïncidences, Tara Tari est amarré juste à côté de ce - espérons-le - bon présage. C'est un petit truc idiot, mais j'adore voir cette étoile. Elle m'amuse. Alors, oui, c'est vrai, elle est un peu moins bling-bling que ses potes des States, mais elle a quand même la classe, l'étoile made in Breizh. Il n'y a pas de noms de célébrités écrits dessous (surement parce que ça ne devait pas être facile d'écrire sur le bois : il y a plein de rainures) mais Tara Tari et moi avons fait de notre ponton de la cité de la voile et de cette étoile, notre "walk of fame" à nous.

 le "Walk of Fame" bio. made in bzh.
Étoile de générosité. Les marins ont du coeur et des grands noms de la course au large ont aidé Tara Tari a se préparer à repartir à l'aventure. Parfois, quand je bricole sur le bateau, des amis passent. Ils sont navigateurs ou experts dans un domaine précis de préparation de voiliers de course au large, alors, souvent ils s'inquiètent "non, mais, rassure moi, tu ne vas pas partir avec ça?" en pointant du regard un petit brelage ficelé avec des lacets ou tout autre rafistolage maison. "bah, je n'ai rien d'autre, alors si". Et c'est ainsi, par grand coeur et légère inquiétude aussi, que mes amis m'ont aidé en m'équipant. "je serai plus rassuré en sachant que tu as ça à bord" disent-ils en me confiant le bien. "c'est gentil, merci beaucoup!" Amis marins, Tara Tari & moi souhaitons vous re-re-remercier chaleureusement pour toute votre aide.  - j'aurais bien proposer de graver vos noms sur le ponton, mais je me suis à moitié coupé avec le couteau en gravant celui du bateau sur la table de Ti Beudeff, on va limiter les dégâts.


Et c'est ainsi que Tara Tari est devenu un bateau de stars / d'étoiles de mer et de bateaux. Merci pour cet équipement de compet' :

- FR Nautisme : François Robert, Olivier, Jeremy, Karine et toute l'équipe, pour les outils et pour tout!
- Tanguy de Lamotte : bouts, gazinière, combinaison de survie TPS, poulies en lin et quelques chocolats mangés avant d'embarquer.
- Cécile Poujol : nourriture, pharmarcie
- Armel Le Cléac'h : téléphone satellite
- Michel Desjoyeaux : nourriture lyophilisée
- Jean Le Cam : nourriture lyophilisée
- Eric Péron, Paul Meilhat, Jimmy Le Baut : cartes de navigation, sextant, compas de relèvement, GPS, compléments alimentaires vitaminés... et un grand coup de main quand je suis tombée en panne.
- le Pôle Finistère Course au Large : drisses de figaro, panneau solaire et plein de soutien en tout genre
- Charlie Dalin: 'charlie mobile' véhicule assistance course de dépannage.
- Emmanuel Poisson Quinton : photos, préparation du bateau
- Pifou Dargnies: installation élec
- Nicola Breymaier: liste et conseils avitaillements (basés sur liste de Roland Jourdain)
- Roland Jourdain: bouts, équipier d'un jour, et précieuse aide dans les recherches sur le jute
- Marc Van Peteghem et l'association Watever : gilets de savetage, fusées de détresse
- Bertrand Delesne: conseils début de chantier, prêt d'une meuleuse
- Ronan Deshayes : pilote de secours
- Laurent Bourguès : déshumidificateur
- Sarah Philippe : coup de main au chantier
- Remi Beauvais : bouts textiles pour les brelages des haubans
- Gildas Mahé : ciré salopette et veste encore étanches
- Elise Bakhoum : panneau solaire du bateau "Orange"
- Tanguy Leglatin : coaching sécu, routage med.
- Antoine Debled : radio BLU
- Paul-Edouard Henri : caméra GoPro
- Philippe Chapel : pompe de cale
- Stéphane Bulard et Sylvie Dessert : outils etc...!!
- Gildas, AOS: manut'
- Patrice Ledreff : plomb, acier, alu
- Marion de la classe IMOCA
- Franck, d'Alouest
- "Bambino" : manut'
- La Cité de la Voile : place d'honneur au ponton
- Nautix : prototype antifouling sans cuivre offert
- Navimo : hublot avant neuf offert
- Metafer : tous les chandeliers offerts
- Nke: prêt d'un pilote électrique de compet
- Ciel et Marine : Mer -Veille offert
- Kerpape et surtout les ergothérapeutes qui m'ont fait un super siège de barre
et les partenaires de la première expé, car le matériel tient toujours:
- Harken
- Incidences
- Plastimo etc

Et puis il y a le soutien de ceux qui m'ont aidé à tenir bon, Sandrine Bertho et Yves Le Blevec, Sidney Gavignet, Samantha Davies et Romain Attanasio, Yannick Le Clech, Nicolas Lunven et Laure de Hercé, Charles Caudrelier et Virginie Bouchet, Jeanne Grégoire, Thibault Reinhart, Nicolas Groux, Gaia Coretti et Aurel Jacob, Solenne Rennuit, Gilbert Dréan, Philippe Eliès et ceux qui sont venus m'encourager au chantier ou au hasard d'une rencontre, Marc Guillemot, Fabien Delahaye, Seb Audigane, Bruno Jourdren... et tous les copains de la Mini qui m'ont écrit ou appelé de Bahia!

et tout ça doit rentrer dans le bateau....

L'aide est spontanée. Les mots d'encouragements sincères. Aurélie Le Cleac'h m'a par exemple parlé du téléphone alors que nous mangions une crêpe au chocolat, Marc Van Peteghem président de l'association Watever a trimbalé dans le tgv Paris- Lorient un carton de gilets de sauvetage et fusées de détresse qu'il m'a remis alors qu'il tenait une conférence, Remi Beauvais m'a apporté des petits bouts sans me poser de questions pendant le baptême du bateau car il n'aimait pas les bouts de brelage des haubans alors à poste, Catherine Hénaff m'a tendu des cartons "tiens, ça c'est de la part de Jean et ça, de Mich"... je ne savais même pas qu'ils étaient au courant de mon projet. C'est génial de voir tous ces adeptes des bateaux high tech tout carbone être sensible à l'aventure d'un petit voilier en jute.

Et puis il y a la gestion des imprévus. Parce qu'il y a toujours des imprévus, des trucs nuls qui arrivent exactement quand il ne faut pas. Par exemple, ma petite voiture verte adore tomber en panne quand ça ne m'arrange pas du tout. A Saint Brieuc où je partais chercher les nouveaux chandeliers chez Metafer, ma voiture est tombé en panne, galère, Bertrand Delesne est venu me remorquer alors qu'il partait sur la Mini deux jours plus tard. Quand je suis allée à Port Laf, rebelotte, voiture en panne, deux jours avant de quitter la Bretagne. Mais Jimmy Le Baut, Paul Meilhat, Kate et Charlie Dalin m'ont aidé. Jimmy et Paul m'ont aidé à identifier le gros souci, Charlie m'a prêté sa voiture - légendaire "Charlie Mobile"- empruntant celle de Yoann Richomme, en mer sur la transat Jacques Vabre. Bref, dépannage express, transvasement de tout mon bazar d'un coffre à l'autre chez le petit garagiste... "désolée Monsieur, je pars en mer pendant 6 mois, donc je ne vais pas pouvoir passer la récupérer tout de suite" et les amis ont alors proposer de s'en occuper.
"Ou est Charlie?" dépanne "Where is Tara Tari ?". ça se tient.
Nous avons posé la peinture sur la coque et j'ai été étonnée par notre rapidité "nous avons fait super vite!" Maxime Dreno, qui m'aidait ce jour-là avec Sylvie Dessert, m'a alors répondu "Nous étions trois, c'est toujours plus facile quand on est plusieurs".

Porté par cet élan de solidarité, Tara Tari a quitté l'eau bretonne et se trouve à La Ciotat. Tout est presque prêt. Le départ est prévu dimanche 13 novembre, mais la fenêtre météo ne semble pas bonne à cause de l'arrivée d'un front assez méchant.


Tara Tari porté par les copains
Il y aura à bord, un peu de chacun de vous. Je ne suis pas seule. Ce sera plus facile.
Si au hasard d'un ponton, vous voyez une étoile of fame, c'est qu'il y a de la générosité pas loin. De mon côté, j'ai repéré qu'il y a une petite étoile, sur le i de Tara Tari.

Tara Tari, ma bonne étoile.

Capucine

mercredi 9 novembre 2011

90° en Bretagne

Samedi 5 Novembre. Le défi du matin, faire "subir" à Tara Tari un "test de redressement". Comment ça un redressement? Qu'a fait notre Tara Tari? Je l'imagine, dérives menottées, voiles affalées, et triste. Pauvre Tara Tari. On va te sortir de là, t'inquiète.

Redressement: honnêtement, je n'aime pas beaucoup ce mot. Ça arrive, de ne pas beaucoup aimer un mot. Quand on dit "redressement", je pense à "fiscal" ou "judiciaire". Sympa la connotation. Si j'avais été un mot, perso, j'aurais voulu en être un autre. Enfin, c'est comme ça, les mots non plus ne doivent pas choisir leurs origines.  Mais que le mot "redressement" se rassure, dans le Dictionnaire (Petit Larousse), toutes ces tristounes histoires de droit ne viennent qu'en petit 3. En petit 2, il y a un truc d'électricien : "Transformation d'un courant alternatif en un courant circulant toujours dans le même sens" - je note. ça peut toujours me servir, il y a un tableau élec à bord. Et en petit 1, il est écrit " Action de se redresser; fait de se redresser. Redressement de la situation." Et ça, ça va. C'est assez optimiste. Nous allons donc nous concentrer sur cette mise en pratique du petit 1 du Dictionnaire et voir si le bateau que l'on va coucher, arrive à se redresser tout seul.

Un test de redressement est une pratique courante pour un bateau. Ce n'est jamais agréable à vivre - ni pour le bateau ni pour ceux qui ont un peu d'humanité envers les voiliers. Le principe est bon pourtant: ce test permet de vérifier si le bateau qui aurait été couché par une vague ou un mauvais coup de vent ou n'importe quelle autre mauvaise raison, est capable de se redresser tout seul. Au Bangladesh, Corentin avait déjà effectué ce test, mais après le chantier que j'ai mené, le bateau ne réagit plus tout à fait de la même manière. Faire ce test est important. Question de sécurité.



Impressionnant. Le bateau est couché. Je ne respire plus très bien, je ne suis pas certaine-certaine d'adorer voir Tara Tari tremper le bout de sa béquille de flèche babord dans l'eau. Bateau couché. Apnée.

Ce matin, ce n'était pas gagné. Tout n'est pas prêt et Corentin a un train à prendre. A midi et demi nous devrons être partis à la gare, et d'ici là, il faut s'assurer que les premières strat de ma vie tiennent, et si oui, les percer pour passer des bouts qui retiendront les bidons dans le fond, il faudra donc remplir les bidons, mais il faut aussi trouver du lest supplémentaire, car depuis que j'ai retiré les réservoirs d'eau du bateau, il manque du poids dans le fond, remettre le radeau de survie à poste, et la liste n'est pas finie. Il y a du challenge. On se sépare, on sera plus efficace; Corentin gère le perçage des strats et je file au port de pêche, il y a quelqu'un là bas qui répare des chalutiers qui pourra certainement m'aider à trouver de quoi lester. "J'ai récupéré des geuses de plomb dans les fonds d'un bateau de pêche en fin de vie". Nous voilà partis dans un vieux hangar du port, pour peser les gueuses. Il me faut 50kg. Deux gueuses de 20kg, et par bonheur une de 10kg! Top, je charge ça dans le coffre. "Merci Patrice!" et je file au bateau. Improvisation de poignées avec des bouts, et nous portons le plomb, à deux jusqu'au bateau. Un peu d'un bateau de pêche d'ici va accompagner notre petit bateau de pêche du Bangladesh.
Corentin fixe tout ça dans le fond, et j'amarre le radeau. Le bateau n'est pas aussi lourd qu'il le sera au moment du départ, mais si il ne tient pas avec un peu de poids, cela signifie qu'il tiendrait encore moins avec plus de poids. Nous virons tout ce qui peut "voler" un peu plus loin que nécessaire, genre les jumelles, une boîte d'amandes et des outils. La mission du jour est sur le point de se réaliser.

Nous sommes tous les deux pour faire le test. Il y a du vent, du crachin qui devient pluie et le ciel gris: merci la météo de nous soutenir avec tant d'enthousiasme. Nous libérons un peu les amarres pour écarter le bateau du ponton. La manip consiste à hisser un palan en tête de mât avec une des drisses que nous ramenons au ponton, pour ramener doucement la tête de mât vers nous. Et voilà, le mât est à l'horizontal. 90° en Bretagne, heureusement que cela n'arrive pas souvent. J'imagine une tempête et je respire profondément et tiens fort le bout qui retient le mât entre mes mains. Corentin est au niveau du haut du mât, jauge à l'estime le poids qu'il met en appui sur le mât et vérifie que le bateau cherche à se relever tout seul. Le moment est assez fort. "20 - 30 kg" estime-t-il. Nous sommes concentrés, inquiets et en même temps confiants. Comme des parents qui attendraient le résultat d'un examen de santé de leur enfant. Verdict docteur? "Il va s'en sortir" nous aurait rassuré un médecin. Car l'intention est bonne, Tara Tari tente de se redresser! C'est un succès! Quelques centimètres seulement suffisent pour savoir si le bateau va dans le bon sens - le mauvais sens aurait été qu'il se retourne, tête de mât dans l'eau, coque en l'air. une autre mauvaise réaction aurait été de voir le bateau rester couché, qui n'aurait pas chercher à se relever. Mais ça, ne pas chercher à se relever, ce n'est pas dans le caractère de notre beau voilier.

Test de redressement réussi, à Lorient le 5 novembre 2011
Nous aidons le bateau à se redresser en douceur. "Tu tiens bon, hein?" me lance Corentin. "Oui, je tiens bon, on peut y aller". Il faut tenir, car ce petit farceur de Tara Tari peut s'amuser à faire catapulte. Mes bras sont costauds - des heures de meuleuse. Voilà, en douceur, le bateau se relève. Tara Tari est debout sur l'eau, et se tient bien droit. Pour notre plus grande fierté.

Le bateau est bien amarré, pas de temps à perdre, nous filons. Le vent siffle dans la Tour des Vents et la structure métallique de la passerelle, sonne une étrange mélodie. Le drapeau du Bangladesh flotte dans le ciel de Bretagne. Corentin doit se rendre à l'autre bout de la France, pour un festival d'aventures et ne reverra Tara Tari qu'au moment de mon départ, à la Ciotat.

Where is Tara Tari ?
Nous quittons le port. Il est 12h29. Parfait, horaire respecté. Nous roulons vers la gare et nous nous félicitons de ce test réussi. Je ne suis pas très bavarde. Dans la voiture, Corentin m'interroge "ça ne va pas ?" "si, ça va.." je ne sais pas trop pourquoi je suis silencieuse. Je revis la scène, le bateau couché, le crachin... le bateau s'est redressé et c'est un vrai soulagement qui me permet de relâcher un peu la pression de la préparation. Le rythme est assez soutenu depuis plusieurs mois.

A la gare, il y a beaucoup de monde sur le quai, et je n'ai jamais été à l'aise dans la foule. Je tente de faire abstraction. Corentin sourit "bientôt tu seras tranquille, sur l'eau". Quelques mots en attendant un train, morceaux choisis de partages depuis la mise à l'eau du bateau. C'était bien. Dit comme ça, c'est sûr, ça fait un peu cliché mais bon, il y a forcément un peu d'émotion. Nous comptons sur les mains, les priorités de ce que je dois encore faire pour la préparation du bateau. Le train arrive. "Bon et bien, on se voit à La Ciotat". Pour le vrai au revoir. Pour le vrai départ.

Le train est parti et je suis retournée au bateau, ranger quelques affaires.
La pluie est froide, je m'accorde une petite sieste à l'intérieur du bateau.
Un petit peu de repos, à l'horizontal, et je me redresse.

Capucine

mardi 8 novembre 2011

Tu ne nous avais pas dit

Mercredi 2 novembre. Tara Tari est partout. Devant tous les marchands de journaux, dans les rues et dans les supermarchés, Tara Tari est à l'affiche et fait même de l'ombre à la dette de la Grèce. Aujourd'hui, Tara Tari est en Der du Télégramme - En dernière page de l'édition 'nationale' de Bretagne. Rien que ça.
Un rêve à l'affiche. le 2 novembre 2011
Nous achetons le journal, et roulons vers le bateau. Corentin me prive d'une lecture à voix haute pour ne lire que certains mots "importants" : "gros gilet... dure à cuire... série noire... mal de chien... fauteuil électrique.. Capucine traîne le pas... économies englouties... corps mal en point... joue de la meuleuse, ongles noircis par la bricole... Je continue ?!" rit Corentin, de bon coeur. "Sexy, ton portrait!" rit-il encore. Et en plus j'ai 30 ans aujourd'hui, beau tableau. Nous rions comme des enfants. Arrivés au bateau, je lis l'article, en entier. (clic clic ici pour lire l'article)

Bien qu'il m'arrive d'écrire dans Le Télégramme, je ne connaissais par Régis, le journaliste qui a signé le papier. Il m'avait posé pas mal de questions. J'imaginais qu'il parlerait plus du bateau et de l'esprit qui le fait naviguer, mais il y a surtout beaucoup de petites informations sur moi, sur mon parcours. Des petites choses dont je ne parle pas. Enfin quand je dis "petites choses", c'est affectueux. L'école au Burkina Faso, le Chili et la cordillère des Andes... cela n'a rien de petit. C'était justement si grand, si important pour moi, que j'ai, pour ces deux grandes étapes de ma vie, toujours eu un peu de mal à parler, à partager. Il y a un an, nous avions parlé de cela avec Corentin, de l'importance de partager ce genre d'expérience de vie, finalement peu commune. J'ai un manuscrit, prêt, sur la construction de l'école de Bonro. Jusqu'à maintenant je ne me sentais pas prête à le publier. C'était trop personnel. Mais partager est important, je dois m'ouvrir, parler. Tout ce que l'on fait en dehors des sentiers pratiqués peut apporter des éléments de réponses à d'autres. Les parents d'un ado en quête d'un départ du genre, au courant de l'école de Bonro, m'ont un jour demandé pourquoi j'étais partie et comment ils devaient réagir. J'ai essayé de parler de tout cela. Laisser partir un ado dans une aventure un peu folle ce n'est pas simple. Comprendre ce choix de "partir faire quelque chose" et comprendre aussi ce que cela aura comme conséquences ensuite, c'est ce que j'ai essayé d'expliquer par le récit de 15 ans d'histoire de vie avec un village de brousse, des enfants et leur école. Je suis désormais prête à en parler, et c'est ce que j'ai commencé à faire avec ce journaliste, autour d'un bon petit café sur le port.

Cet article a été lu, j'ai reçu de nombreuses marques d'affection et de soutien pour la partie "santé", beaucoup d'encouragements pour la partie "elle est folle de se lancer là-dedans" et puis il y a eu la réaction de certains amis, étonnés peut-être un peu désolés pour certains de découvrir dans un journal ces étapes importantes de ma vie. "Tu ne nous avais pas dit pour le Burkina". Ce n'était pas par cachoterie, mais peut-être plus par pudeur. On m'a souvent dit 'tu dois être fière d'avoir fait ça', mais non, rien à voir. La seule fierté serait peut-être d'être aller jusqu'au bout, d'avoir tenu ma parole. Je me suis lancée jeune dans un truc énorme, sans en avoir vraiment conscience, mais cela m'a permis d'essayer, et d'arriver jusqu'au bout. L'école fonctionne, j'y retourne quand je peux, car l'histoire ne s'arrête pas à l'ouverture de l'école, mais se construit tous les jours. ça ne se range pas dans un tiroir, ça reste, ça vit et il faut en prendre soin tous les jours. J'ai reçu là-bas et reçois encore bien plus que je n'ai donné. C'est un des principe du partage. Ils ont tous été très présents quand j'étais à kerpape. Si loin, si proches.
à l'école de la vie, à 17 ans.
Grâce à Tara Tari, j'ai accepté de m'ouvrir et d'en parler. L'école a été évoquée dans ce papier du Télégramme et tout ce qu'elle représente pour moi va m'accompagner dans mon périple. Cette petite école de vie à Bonro, village de brousse situé à 700km de la capitale Ouagadougou, et proche de la frontière du Mali. J'avais 15 ans quand j'ai monté le projet et 17 ans quand je suis partie pour commencer le chantier. Partie avec 5 amis un peu plus âgés que moi la première année, je me suis retrouvée seule pour aller au bout de cet immense chantier. Il aura fallu 4 ans pour y arriver, mais l'école a ouvert ses portes et des enfants de plusieurs villages y sont scolarisés depuis maintenant bientôt 10 ans.
pioche à la main. début du chantier en 1999
Les volets sont fermés, mais l'école à ouvert ses portes en 2002

Il n'y a pas d'Ikea proche du village. pas très grave.
Je n'avais pas dit, c'est vrai. Mais promis, je vais essayer de "dire" un peu plus, désormais.
Merci au Télégramme de m'avoir aidé à évoquer ce parcours qui m'a mené aujourd'hui à bord de Tara Tari. A ce sujet... la bricole m'attend à bord, le départ approche, j'y retourne.
Capucine

dimanche 6 novembre 2011

Le bonheur est dans la soupe - du Père Jaouen

Samedi 22 Octobre. J'arrive à l'instant de mes 33h de nav en solitaire et amarre Tara Tari au ponton de la Cité de la Voile Eric Tabarly, à Lorient. Le ponton flottant dit "cubi" (mais rien à voir avec le vin), situé au pied de la tour des vents, ne tient que par une ancre et des bouts, et comme il y a du vent, je préférerais déplacer le bateau de l'autre côté, là où le ponton est en bois. Debout, toute seule sur ces gros légos cubiques, je regarde le bateau. Débarquer provoque un phénomène étrange, comme si un petit capteur comprenait que je n'avais plus à gérer trop le bateau et ouvrait les vannes de la douche de fatigue. En arrivant, j'ai vu qu'un vieux gréement était arrivé, il y avait quelques personnes sur le pont, peut-être peuvent-ils m'aider. Je n'ai pas fini de penser à cette éventualité que l'on m'appelle "Tu as besoin d'aide ?" "Oui, volontiers!". Chantal Loiselet arrive avec trois jeunes. Ils s'approchent de moi, regardent ma tête qui est en sang (j'avais presque oublié) et qui ne doit visiblement pas être très jolie à voir. "Ah, mais en fait j'ai besoin d'aide pour pour déplacer le bateau, pas pour ma tête. ça, ça va, ça ne fait pas mal". Ils sont trois, deux gars et une fille, on doit avoir à peu près le même âge et leurs visages me semblent déjà amis. Ils m'aident, le bateau est à une meilleure place et je peux donc enfin souffler. Ils me demandent d'où je viens et hallucinent un peu en voyant le bateau... si petit, si particulier. Je leur raconte, tout en enlevant mon ciré, ils m'invitent à bord de leur bateau pour prendre un bon thé; j'accepte avec plaisir.

Le Rara Avis au ponton de la Cité de la Voile, le 22 octobre 2011

Me voilà à bord du Rara Avis du Père Jaouen. Dans le carré tout en bois, on m'offre un bol thé fumant et une banane. Quel réconfort. Je flotte un peu. Maintenant que je suis à bon port, la fatigue n'est plus intimidée par la mer, elle danse, m'entraîne dans sa ronde.

Avec des compresses stériles, mouillées à l'eau bouillante, on nettoie ma plaie et mon visage. L'arcade sourcilière est bien ouverte apparemment mais je ne sens pas grand chose. Estelle propose de me recoudre, mais le responsable du groupe dit que la plaie est importante, qu'il appelle les pompiers. Quelques gorgées de thé. Chaud. Si bon. Le bol me brûle un peu. Mes mains sont abîmées, c'est le lot des gens de mer.

Et nous parlons un peu. Le Rara Avis est l'un des bateaux de l'AJD du Père Jaouen... 
Michel Jaouen est né à Ouessant en 1920 et a été ordonné prêtre en 1951. Il créé alors l'Aumônerie de la Jeunesse Délinquante. Objet social : élargir l’horizon des jeunes sortant de prison, en les invitant à revenir dans le monde. Un jour un jeune a répondu à un curieux qu'AJD signifiait "Amis du Jeudi - Dimanche" (jours des visites) et c'est resté. Comme la mer élargit bien l’horizon, Michel Jaouen installe une base à Pen-Enez, Landéda, dans le Finistère, sur la dune face à l’entrée de l’Aber-Wrach, avec des baraques récupérées de la reconstruction de Brest. Il construit le Foyer des Epinettes, à Paris, pour accueillir ceux qui sortent de prison. Déjà convaincu que le mélange des gens est la meilleure recette, il en ouvre largement les portes. Un premier Bel-Espoir, puis un plus grand : il emmène naviguer les délinquants, enrôle en équipage des appelés du Service Militaire, invite qui veut à son bord. Le Rara-Avis vient agrandir la flotte. Le Père Jaouen imprime sa marque en embarquant des toxicomanes et prêche inlassablement pour le mélange des gens, déteste les ghettos et les vases clos.

Le Père Jaouen. La Mer contre la galère.
La Cité de la Voile accueille le salon du livre "Les mots ça gîte" ces jours-ci et c'est pour cela que le Père Jaouen est venu, avec le Rara Avis. Chantal Loiselet et Patrick Deschamps ont écrit le livre "Démerdez-vous pour être heureux! Le Bel Espoir du Père Jaouen" (éditions Glénat).

Les pompiers arrivent, montent dans le carré regardent la plaie, "Il va falloir aller à l'hôpital" -encore l'hôpital.. "vous êtez sûrs?". Ils sourient "oui, et c'est non négociable". "Vous pouvez soulever votre manche, je dois prendre votre tension" "Attendez, j'ai 4 pulls... et ma tension ne doit pas être bien haute, je rentre de mer, je n'ai pas vraiment dormi ni mangé". Ils sourient encore, amusés de la situation. "Allez, on y va. Vous avez des chaussures? Il vous faut des chaussures". Escortée par ces trois beaux pompiers, je retourne à bord de Tara Tari. Corentin est là. Je lui explique que je dois soigner un petit bobo, que l'on m'emmène aux urgences. On échange quelques mots, je prends le temps de lui dire à quel point j'ai aimé ce temps en mer. Je récupère dans le bateau mes petites baskets en toile. Il y a de l'eau dedans, froide et salée. Je continue pieds nus vers l'ambulance.
Sur le trajet, les pompiers me posent de nombreuses questions sur le bateau, sur mon projet sur tout ça "On vous suivra! vous êtes un peu folle, mais c'est super d'avoir discuté comme ça!" Aux urgences on m'accueille "Ah mais vous êtes connue ici.. vos genoux surtout!" Une infirmière m'installe sur une chaise à roulette, un peu à l'écart de la salle d'attente "Vous serez mieux un peu isolée, n'est-ce pas?" Comment sait-elle? Et puis elle repart discuter avec les pompiers, ils s'amusent de cette histoire.
Les urgences, ce n'est pas vraiment ce dont je rêvais. Mes habits sont salés et humides, mes pieds font la grimace, nus dans des Converses devenues conserves d'eau de mer. Je me réchauffe en grignotant le kouignaman que m'a donné Corentin, et je demande si je peux recharger un peu mon téléphone, car je n'ai toujours pas de batterie. Je suis embêtée car je suis partie sans ranger le bateau. C'est important de ranger le bateau, et je ne l'ai pas fait. On me soigne. Pas de fil ni d'aiguille mais de la colle de suture. Décidément. Toujours pas de couture mais du sika... désolée maman, là - vraiment-  je n'y suis pour rien.

Corentin vient me chercher aux urgences et nous retournons à la Cité de la Voile où nous sommes invités au dîner des auteurs. Corentin me dit que Pifou Dargnies, un ami, a passé deux heures à écoper et remettre en ordre Tara Tari. C'est vraiment sympa... Merci Pifou!
Cheveux ébouriffés, salée jusqu'aux os, je ne me sens pas très présentable, mais on fera avec. Patrick Deschamps s'approche de moi "ça va mieux?". Un peu plus tard, il revient avec le livre qu'ils ont écrit - "Démerdez-vous pour être heureux!" en me disant qu'il me dédicace la page 119.


Nous regardons la page 119, et sourions :

Le lendemain, nous sommes invités à dîner à bord du Rara Avis. Corentin est désolé de ne pouvoir venir, tout comme Pifou, du coup nous y allons avec Emmanuel Poisson-Quinton qui nous aide, lui aussi à préparer le bateau. Dehors, il fait bien frais; il y avait un coup de vent fort prévu aujourd'hui.

Le Rara Avis est un dériveur de 38 mètres, construit en 1957. Un dériveur, ça peut se faufiler presque n’importe où. C’était le yacht personnel de Georges Lilliaz, le patron du BHV. Il l’a donné à l’AJD en 1974. Il a été entièrement rénové dans le chantier de l'AJD, entre 1999 et 2002. En plus des 8 membres d’équipage, il peut accueillir 28 personnes, dans des cabines de 2 ou 4 places. Plus spacieux que le Bel Espoir, une personne en fauteuil peut y embarquer.

Nous visitons le bateau. Grand, beau, chaleureux. Et nous regagnons le carré, aidons à mettre la table. Tout le monde participe à tout. Nous sommes une vingtaine dans cet antre de bois. L'ambiance réchauffe les âmes. Une grosse louche de soupe à l'oignon. Un régal. Cette soupe à quelque chose de particulier. Le goût des choses simple et du partage.


La rencontre avec l'équipage du Rara Avis est belle. Ils vivent un peu dans leur bulle, dans un esprit communautaire qu'il est rare de retrouver à terre. Tout le monde dans le même bateau, on se prend comme on est ici et ça se ressent. Chacun semble avoir sa place. Nous parlons de ce qu'ils font, et de Tara Tari aussi. Coïncidence ou pas, nous avons le même programme de navigation, cet hiver : alors nous nous donnons rendez-vous au Cap Vert. Cette soupe à l'oignon est un délice, j'en reprends encore. Nous partageons. Ils me demandent de raconter mon histoire, alors on parle de Kerpape et de tout ça.. Finalement, comme eux, je me retape aussi en mer. Ils notent l'adresse du blog pour pouvoir suivre l'aventure de Tara Tari, l'affichent dans le carré. Ils repartent demain en direction de Brest. Leur accueil si chaleureux.. Les soins, le thé, la banane et la soupe. Si simple, si vrai. C'est aussi ça la vie. Au revoir les amis, on se voit au Cap Vert!

En partant je regarde Tara Tari.
Sur mon visage, j'ai désormais un petit trait, une petite marque qui me lie au bateau. Une version aventurière d'un tatouage dessiné. En fait, j'ai fait exprès. C'est mon côté loubard. Tara Tari est désormais un frère de sang.

arcade sourcilière ouverte et refermée le 22 octobre

Après la bôme au front à bord de Tara Tari, le baume au coeur à bord du Rara-Avis,
Merci encore,
Capucine


site de l'AJD du Père Jaouen 

samedi 5 novembre 2011

La première fois

Vendredi 21 Octobre. Nous sommes en baie de Concarneau. Roland Jourdain et Corentin viennent de débarquer du bateau, et je suis là, seule à bord de Tara Tari. Il est 9h du matin, l'air est frais, et le vent souffle dans ce ciel tout bleu. C'est la première fois que je pars pour une telle navigation en solitaire.


Le zod s'éloigne, je tourne la tête, fixe l'étrave de Tara Tari. "Petit bateau, nous allons vivre notre première vraie nav' ensemble". Avec un bout, je m'attache au bateau. Dans tous les sens du terme, je me suis attachée. Je souris, un peu bêtement, tapote affectueusement le pont. Tara Tari, mon complice.

Un peu nerveuse, je range quelques bouts, observe les voiles, le vent, la côte. Mon coeur bat un peu plus fort et je souris toujours. Il n'y a bord, aucun instrument qui indique la vitesse ou la direction du vent, je n'ai pour source d'informations, que l'observation de la mer, des voiles, et parfois aussi de mes cheveux qui peuvent servir de girouette. Nous avons une bonne vitesse et je m'installe à l'arrière pour barrer. Pas de pilote automatique, il va falloir barrer tout le temps. Un dernier regard vers Concarneau. Je respire profondément.
Je pense à Corentin. Normalement c'est lui le capitaine. C'est assez particulier d'être seule à bord, nous avons passé de bons moments à deux sur l'eau. La transmission n'aurait pas pu mieux se passer et maintenant me voilà seule avec Tara Tari. C'est une étape importante et je suis vraiment heureuse.

15 à 20 noeuds de vent de secteur Est. J'avais regardé la météo sur Windguru, le site des surfeurs et des véliplanchistes, avant de partir. Cela signifie que j'ai le vent dans la figure. A l'aller déjà nous étions venus face au vent, là rebelote. Les ventilateurs ont de l'humour.

Coup d'oeil sur la carte. Je vais devoir tirer des bords entre l'axe Les Glénan - Groix et la côte. Une maille à l'endroit, une maille à l'envers. C'est maman qui va être contente, elle qui pensait qu'une fille préférait le tricot aux navigations solitaires.

Il faut que je m'organise. Je commence à me prendre des vagues et je suis en jean, pieds nus avec deux gros pulls. Partis un peu vite, je n'ai pas pris le temps de m'équiper et là, lâcher la barre dans ces creux et ce vent n'est pas simple. J'arrive à attraper ma veste, c'est déjà ça. Le bateau n'est pas tout à fait encore en configuration parfaite et cela me fait faire un peu d'exercice. Par exemple, l'ancre et sa chaîne sont simplement posées sur le pont, alors comme le bateau gîte, la chaîne a tendance à vouloir faire trempette et file dans les ouvertures du cockpit, sous le vent. Déjà que Tara Tari n'est pas le voilier le plus rapide du monde, si je laisse traîner la chaîne de l'ancre dans l'eau, je ne suis pas arrivée!
Dans ces premières heures, je prends mes marques en essayant de barrer de différents endroits, grâce au renvoi de barre (le bout vert sur la photo, en dessous). Avec le vent et les vagues, je reste assise un long moment sur le bord au vent, un peu au rappel. Mais ma place préférée, c'est assise sur les bouts, près de la barre. Cet endroit est bien agréable car il est suffisamment bas sur l'eau pour me permettre de voir sous le vent des voiles. Et puis c'est confortable. L'autre endroit 5 étoiles est à l'arrière, assise sur les anciennes voiles, là on est au top. Mais pour le moment, je dois rester dans le cockpit. Le vent soutenu rend la navigation assez sportive.


J'enfile mon ciré, grignote une figue séchée et bois un peu d'eau. "Un peu d'eau" c'est aussi ce que je me dis en voyant l'intérieur du bateau. Il y a une entrée d'eau par le caisson étanche, pas assez bien réparée et je dois écoper. Pas le temps de s'ennuyer sur Tara Tari, il y a toujours un petit truc à faire.
TaraTari a une bonne vitesse, mais en tirant des bords plats, je n'ai pas l'impression d'être très efficace. Sur le plan d'eau, peu de bateaux. Un cargo, quelques pêcheurs, et un voilier, au moteur le long des falaises. J'ai pris mes marques et je me sens bien sur le bateau. Il n'y a rien d'autre que la mer, le vent et le bateau. L'air est pur.


Le soleil commence à baisser derrière moi. L'automne est une belle saison, mais les journées sont plus courtes. Et alors que les lumières dorées s'endorment sur les Glénan, j'installe les petits feux sur les haubans (mais les piles sont à plat), je mets ma frontale sur la tête, amarre le projecteur afin de l'avoir facilement sous la main pour éclairer les voiles et le bateau. Avant la nuit, je fais le tour du bateau, histoire d'anticiper une éventuelle avarie. Je prends un petit sac étanche que j'amarre au vent, à l'arrière du bateau et dans lequelle il y a quelques pommes, un peu de pain et de fromage, du chocolat, des fruits secs et de l'eau. Comme ça, tout est à porté de main pour la nuit.
J'appelle Corentin pour lui donner des nouvelles. Au large, quand je ne capte plus, mon téléphone se décharge plus rapidement et je n'aurais plus de batterie d'ici peu. Je lui donne ma position et lui explique que tout va bien.

La nuit est froide, très froide. Le vent est fort, la mer aussi. La houle plus agréable sur un bord que sur l'autre, me malmène un peu et j'ai du mal à remonter face au vent. Quelque chose ne va pas, le foc fait n'importe quoi. J'éclaire et constate que la gaine de l'écoute s'est déchirée, les petits fils se sont emmêlés sur une vis du mât, je vais à l'avant pour dégager le bout et de retour dans le cockpit, je tente de border le foc. Alors que je borde, seule la gaine vient. L'écoute et la contre écoute s'emmêlent. C'est fou, cette capacité qu'ont les bouts à faire, tous seuls, des nœuds indénouables alors qu'il faut aux hommes un apprentissage méthodique pour réussir à faire de nœuds solides.

La situation n'est pas grave mais un peu pénible. L'écoute et la contre écoute sont nouées à trente centimètres du foc et m'empêchent de border la voile comme il le faudrait pour remonter face au vent. Je réfléchis avant d'agir. Si j'arrive à me mettre bout au vent, j'affale le foc, coupe les écoutes et les remplace par deux autres bouts. Seulement avec le vent qu'il y a, et les vagues qui ne m'aident pas, je n'arrive pas à me mettre face au vent. Le bateau gîte pas mal, et je décide de ne rien faire tant qu'il fait nuit. La conséquence de ce petit problème, c'est que je remonte mal au vent, je serai plus lente mais cela ne me met pas en danger. Aller bricoler à l'avant dans ces conditions me semble plus périlleux qu'autre chose. Je continue ma route vers le phare de Pen Men.

Régulièrement j'éclaire les voiles. Il y a beaucoup de pêcheurs sur cette zone. Et puis à babord, je vois deux feux, rouge et vert, s'approcher très, trop, rapidement. Le projecteur à la main, j'éclaire les voiles et le pont de manière assez continue pour indiquer le sens de ma route. Le bateau détourne sa route, passe derrière moi, mais pas très loin. Grâce à la lumière de la nuit, je distingue que c'est un vieux gréement. Sa silhouette est superbe, filant au portant dans cette mer formée. La fatigue aidant, je contemple cette rencontre nocturne, rêvant éveillée à l'histoire possible de ce grand voilier.

Il est 4h du matin. La lune se lève. Elle est si belle, je la regarde. Mes pieds nus sont gelés. Trempés et glacés par le froid, je ne peux pas envisager de mettre mes petites converses en toile, alors je regarde dans le bateau, prends deux chiffons qui ont eu dix milles usages. "parfait". Assise sur les bouts, près de la barre, j'emballe mes pieds dans ces chiffons qui ont du être blancs, devenus marrons, par la rouille, la peinture et le gazole. Deux morceaux de tissus ne réchauffent pas, mais isolent mes pieds gonflés par froid. La nuit se passe bien. Je ne dors pas car je dois rester à la barre, mais je me force à tenter une micro sieste de 4 minutes sur les couchettes. Vérifier que tout est clair sur le bateau, tour d'horizon pour surveiller les bateaux. J'éclaire les voiles, regarde encore tout autour de moi et je m'allonge sur la couchette. j'ai mis l'alarme de mon téléphone dans 5 minutes. A peine allongée, je m'endors. Profondément. 1 minute. 2 minutes. 3 minutes. 4 minutes. J'ouvre les yeux, regarde l'heure. Je suis super contente, j'ai réussi instinctivement à me réveiller au bout de 4 minutes. Je file sur le pont, prend un petit morceau de mimolette pour fêter ça. Et la lune avec sa tête de croissant, semble me sourire. Elle doit être contente pour moi.

Avec ces petits soucis d'écoutes, quand le vent est plus fort, je n'arrive plus à virer et je dois empanner pour me remettre au près dans l'autre sens. Oups. Heureusement qu'il fait nuit, personne ne me voit. En même temps je ne suis pas en course, alors ce n'est pas très grave même si je me rends compte que je n'avance pas beaucoup malgré mes longs bords. Le tricot n'est pas mon fort. En mer non plus visiblement. Tant pis. Le bateau est beau, et tout va bien.

Mes pensées ont quartier libre. Elles sillonnent différentes mers. Les tiroirs s'ouvrent de manière assez aléatoire. Et puis soudain, je réalise que je suis là, en mer, seule, sur ce petit voilier qui représente déjà tant pour moi. Je viens de passer une année clouée dans un lit d'hôpital avec un rêve, et me voilà en mer, seule et heureuse. Je frissonne. Mes yeux sont humides, et cette pensée heureuse me réchauffe le corps de l'intérieur. Un moment intense. Je parle à voix haute au bateau, lui confie quelques secrets et le remercie. Si fort.

Le ciel s'éclaire. Le soleil se lève mais le vent ne se calme pas, c'est assez fatiguant. Je retourne prendre un ris pour calmer un peu le jeu. Petit coup de fil à Corentin, je lui dis que je suis proche de Pen Men... mais c'est une illusion d'optique. Ce phare semble toujours plus près qu'il ne l'est vraiment. C'est quelque chose que l'on sait, mais on se fait souvent avoir, car il faut le contourner, et du coup bien que l'on progresse dans la bonne direction, on reste longtemps à la même distance de la pointe de l'île. Je préviens Corentin que je ne pense plus pouvoir l'appeler après car mes batteries sont vides. Il me donne quelques infos météo "le vent va tourner et sera un peu plus sud, il gardera sa force, et à midi il sera plein sud". Le téléphone s'éteint et je descends brancher la VHF portable (unique vhf à bord) mais rien. Les batteries sont à plat. Elles ont dû se passer le mot. Drôle de complot, ça sent le bizutage. Quoiqu'il en soit, je n'ai plus aucun moyen de communication à bord. Parfait.
Je n'ai toujours pas dormi depuis 24h, (à part la micro sieste de 4 minutes) et il faut que je me repose. En attendant que le soleil soit un peu plus chaud, je me place sur le plan d'eau de manière à pouvoir me reposer. Un bord vers Groix avec beaucoup d'eau à courir, et pour le moment pas de bateau à vue. Recroquevillée sur les bouts, la main sur la barre, la tête sur le rebord du pont, je vais m'accorder une petite sieste. Le bateau avance tout seul, car j'ai réussi à trouver un bon réglage, alors la barre fait un mouvement régulier. Le fait de garder la main dessus me permet, même dans mon sommeil, de rectifier la trajectoire si le bateau venait à partir au lof par exemple. Pas de montre au poignet, j'observe le soleil et évalue à peu près l'heure. Il doit être 10h. Je m'endors.

Il fait bon et le vent s'est calmé. j'ai du dormir une heure et je suis en pleine forme. Je lâche le ris et constate avec bonheur que le vent a enfin tourné un peu. Ce qui me permet de faire route vers la maison. Le vent se remet à souffler plus fort. Plus loin, un trimaran MOD70 semble voler sur une coque, c'est impressionnant. Et puis, il est temps de tirer un peu la barre. Je m'approche de la côte, je sais que le chenal est un peu plus loin, mais ce n'est pas grave, il faut que je passe par là. Là, c'est Kerpape. Là, c'est sous les fenêtres de la chambre 212. Et là, je suis de l'autre côté de la fenêtre. Je passe près de la cardinale. Cette cardinale jaune et noire que j'ai regardé tous les jours de l'année kerpapienne. Cette première nav en solo, devait aussi passer par là. C'est symbolique et important pour moi. Et je repousse la barre, pour récupérer le chenal de la passe Ouest. Le vent est Sud, et j'ouvre donc les voiles. Il y a beaucoup de bateaux sur l'eau. Tara Tari va vite, et les plaisanciers que je croise saluent tous le bateau, prennent des photos. Mais je suis un peu dans ma bulle, sereine, seule avec Tara Tari.


Je me place à droite du chenal, pour ne pas avoir à manoeuvrer en passant la citadelle de Port-Louis. Les voiliers sont au moteur, Tara Tari déboule sous voiles. Larmor-Plage, Kernevel, ça y est j'arrive... encore quelques minutes, je prépare les amarres tout en m'approchant de la Base des Sous Marins.

Cette base a été construite par les Allemands, entre 1941 et 1944. Ces énormes bunkers font froid dans le dos mais font partie de l'histoire de Lorient. Le complexe est composé de trois bunkers, mais aussi de deux Dom-Bunkers au port de pêche, et d'un autre bunker un peu plus loin, sur les rives du Scorff. Le tout a nécessité le travail de 15 000 personnes et le coulage de près d'un million de mètres cubes de béton. Les trois bunkers de Keroman comptent entre cinq et sept alvéoles destinés à accueillir sous-marins, couverts par des toits d'une dizaine de mètres d'épaisseur. Les aviations britanniques et américains ont bombardé Lorient dans tous les sens pour détruire ces bunkers, en vain. Après la guerre, la Marine a récupéré l'endroit encore utilisé comme base de sous marins. En 1997, les militaires s'en vont et la "base" se tourne vers le nautisme. Les voiliers de course s'installent et en quelques années Lorient et sa base sont devenus un pôle de course au large de référence.

Il y a aussi une épave de sous-marin, qui sert un peu de brise-lame. Là, en passant l'épave, il y a toujours un petit dévent créé par les bunkers. Je me prépare donc à un petit empannage, borde la GV au max pour me concentrer sur le foc. Dévent, petit empannage et "bing", la bôme bouge de 5 cm et me donne une petite pichnette au-dessus de l'oeil. ça ne me fait pas mal, et je me concentre sur la nav dans l'étroit chenal qui mène au ponton de la Cité de la Voile. Mon oeil se brouille, je passe la main... elle est toute rouge. Mon visage est en sang, je me suis ouvert l'arcade sourcilière! quelle idée. Ce n'est pas grave, je me concentre sur mon arrivée car j'ai pas mal de vitesse et personne ne m'attend au ponton, je vais donc devoir gérer seule. Je mets les voiles en ciseaux, je prends l'amarre et saute sur le ponton flottant sur lequel Tara Tari beach presque. Manoeuvre réussie. J'amarre le bateau. J'ai réussi. Je suis arrivée au bout de cette première belle navigation qui n'a pas été toujours confortable, mais je suis vraiment très heureuse. Il est bientôt 18h, j'ai donc passé 33 heures en mer pour faire Concarneau - Lorient. C'était long mais super, j'ai adoré cette première fois.

L'équipage du Rara Avis du Père Jaouenn, amarré à côté, vient me donner un coup de main pour déplacer le bateau de l'autre côté du ponton, ils m'accueillent à bord, soignent ma plaie et m'offrent un bon thé chaud et une banane. Je suis épuisée. 

Corentin me retrouve devant Tara Tari, avec un petit kouignaman. Un peu inquiet de ne pas me voir arriver plus tôt, le voilà rassuré. Il me voit heureuse, rigole et me dit "j'avais peur que tu n'aimes pas l'inconfort du bateau... mais tu as aimé cette nav', c'est fichu, tu vas aller jusqu'au bout, j'en suis sûr maintenant".

Capucine

jeudi 3 novembre 2011

Roland Jourdain à bord de TaraTari

Vendredi 21 Octobre. Tara Tari a eu l'honneur d'accueillir à son bord le navigateur Roland Jourdain pour une petite virée matinale en baie de Concarneau avec Corentin et moi.


Roland Jourdain, que l'on appelle "Bilou" dans le milieu de la course au large, est un navigateur au palmarès grand comme ça. Débuts en Muscadet, à l'école de la Mini et puis, ensuite, tout s'enchaîne sur de nombreux bateaux. En 1985, il navigue aux côtés d'Eric Tabarly sur la Withbread. Mini 6,50, Formule 40, Figaro, Orma, Imoca, Roland a participé aux plus grandes courses, comme le Vendée Globe ou la Route du Rhum. En 2010, coup double historique, Roland remporte la Route du Rhum pour la deuxième fois consécutive. Aujourd'hui Roland Jourdain se lance sur un tout nouveau support, le MOD70, un trimaran monotype sous les couleurs de Veolia Environnement. "Bilou" est le chouchou du grand public et a tout le respect du milieu de la course au large. Sympa, le coeur sur la main et très concerné par la recherche de solutions plus respectueuses de l'environnement, Roland a monté son équipe, Kaïros, qui l'aide dans la préparation de ses courses mais avec laquelle il mène aussi un projet de recherche sur des matériaux composites plus écologiques que les matériaux habituellement utilisés dans la construction navale. Roland et son équipe vont aider Corentin et l'association Watever dans les recherches menées sur la fibre de jute. A Concarneau, nous découvrons un peu plus encore de cette facette de Roland. 

Fondée en 2010 par Marc Van Peteghem et Yves Marre, l'association Watever a pour vocation de porter assistance aux populations démunies qui vivent sur les rives des océans et des fleuves par l'étude et la mise en place de solutions techniques adaptées à leur situations économiques, sociales et climatiques dans tous les domaines liés à l'eau. L'association porte le projet de Corentin et avait coordonné son expédition. Pour ceux qui suivent la Mini; le grand vainqueur Gwénolé Gahinet portait sur son bateau les couleurs de Watever. Gwénolé est aussi l'un des papas de Tara Tari.



Ces quelques bords dans la baie de Concarneau se déroulent dans des conditions favorables. Roland est amusé par ce petit voilier: "Un truc de jeunes ce bateau! c'est tout petit!" Il regarde un peu tout, pose des questions à Corentin sur le jute et la structure du bateau. "Il faudra changer les bouts, on va te passer ce qu'il faut pour remplacer ces écoutes" me dit-il très gentiment.

Roland Jourdain à bord de Tara Tari, le 21 octobre 2011
Roland et Corentin ont un peu la même vision des choses. Ils n'ont ni le même parcours ni le même âge, mais ils ont des rêves et de objectifs semblables et se retrouvent dans les projets de recherches qu'ils mènent sur les fibres et matériaux de composite plus écologiques. Une belle rencontre entre ces deux personnages peu communs. Une rencontre qui va certainement permettre de faire avancer un peu les choses...

Et puis Roland et Corentin sont montés sur le zodiac qu'Emmanuel pilotait, et c'est ainsi que je suis partie pour ma première vraie navigation solitaire à bord de Tara Tari.


Merci Roland, d'être venu à bord,
Capucine

site de Roland Jourdain
site de l'association Watever
photos Emmanuel Poisson-Quinton