samedi 7 janvier 2012

Merci! Vive Jules Verne !

Ici c'est Brest! enfin c'est l'Ampolla et c'est pareil; ça se fête! Un peu coupée de tout, j'ai tout de même appris que Loïck Peyron et les hommes du gros bateau bleu et blanc sont arrivés hier soir en rade de Brest, décrochant ainsi le Trophée Jules Verne. Il symbolise le défi de réaliser le tour du monde à la voile le plus rapidement possible, en équipage, sans escale et sans assistance sur une distance orthodromique de 21 760 milles. C'est en pensant au Tour du monde en quatre vingt jours écrit par Jules Verne que le navigateur Yves Le Cornec a décidé de lancer ce défi fou, en 1985. A bord de la péniche d'Yvon Fauconnier, et entouré de navigateurs tels que Peter Blake, Titouan Lamazou, Olivier de Kersauzon, Bruno Peyron, Didier Ragot ou encore Florence Arthaud et d'autres, les règles sont établies et l'objectif d'un tour du monde en 80 jours semble réalisable. Quelques années plus tard, nous sommes en 2012 et l'équipage de BPV n'a mis que 45 jours pour faire le tour de la planète!!
Merci Loïck et tous les autres d'être allés au bout!


Sur mon petit ordi, je mets la musique I'm Free de Stevie Wonder, et je chante. Un rêve vient de se réaliser et c'est la fête à Brest et ce sera bientôt la fête à la maison, à Lorient, pour le retour du bateau à son port d'attache. Là, j'entends mes amis Jeanne (Grégoire) et Armel (Le Cleac'h) commenter l'exploit, ça fait vraiment plaisir de les entendre si heureux!



A bord de TaraTari je souhaite rendre un petit hommage à l'équipage et à tous ceux qui ont permis ce bel exploit - le Maxi Banque Pop et TaraTari sont cousins via Vplp.
Et avec les moyens du bord, je fais une petite maquette de TaraTari version maxi trimaran:

- Maquette  TaraTari version Jules Verne -
Merci Jules Verne! merci les marins qui ont eu l'idée de ce tour du monde par les 3 caps! merci les hommes du jour! et merci Stevie Wonder pour chanter la liberté!
Ce genre de moment me fait penser que rien n'est impossible!
Vive les rêves qui se réalisent!

Capucine

vendredi 6 janvier 2012

La robe d'Isabel

Vendredi 6 janvier 2012. L'Ampolla.
Au mur, quelques vieilles photos du port en noir et blanc. Du port tel qu'il était encore il y a cinquante ans. Dans la tempête et dans les calmes. Une rangée de bouteilles de whisky cache quelques voiliers de pêche en bois. Mon regard se perd dans le grain épais de cette photo. Autour de moi les hommes ont les visages ridés par le temps, le soleil, le sel et les années. Cheveux poivre et sel, un peu longs et aussi désordonnés que les débats du jour. Quels âges ont-ils? Aucune idée. Certains me disent que cela fait 45 ans qu'ils pêchent. Ils ont commencé à 15 ans mais ces choses-là ne se calculent pas. Ils sont pêcheurs, et n'ont pas d'âge. Ça parle fort autour de ces petites tables et je ne vois pas d'autres femmes. Enfin si, il y a Juanita. Tablier ficelé autour de sa mini jupe. Une jolie femme. Un homme arrive, même dégaine que les autres. Grosse chemise de laine et veste en jean, quelques boutons ouverts qui laissent apparaître un torse un peu poilu, un peu grisonnant. Il embrasse Juanita sur les joues. De ma chaise, j'ai l'impression qu'il lui gobe les joues. Elle se laisse embrasser, rougit un peu en baissant le regard et avance de quelques pas en décapsulant les trois bières de son plateau en métal.
Les hommes. Des vrais. Ils ont tous le nez levés vers l'écran de télévision. Il est encore tôt. La robe rouge sang et la voix grave d'Isabel Pantoja font frissonner les avants-bras poilus. Les décibels montent, le patron est là, pointe la télécommande vers le téléviseur. Tout le monde se tait, écoute et regarde la "Veuve d'Espagne", cette chanteuse de Séville, danseuse de flamenco qui sous sa chevelure noire envoute l'assemblée, chante son désespoir dans sa robe volante. Un homme, gitan d'après les connaisseurs, lui tourne autour, claque des pieds en bombant le torse. Ses cheveux longs et sa chemise noire lui collent à la peau. Il transpire. La séduction est un art que les andalous dansent comme se défendent les taureaux piégés dans l'arène. De sa sueur, dégoulinent la virilité et la puissance. Enfin apparemment. Je regarde les visages et les regards captivés. "Quelle femme" disent-ils sans retenue. On me ressert un verre de vin. Aussi rouge que le jambon Iberico. Et je suis là, parmi eux, les yeux rivés sur cette femme qui malgré les impressions ne chasse pas les moustiques, mais danse le charme andalou.

- je préfère mon ciré plein sel, plus pratique à porter à bord je pense -

Sur le comptoir, j'étale ma carte marine du Delta et du Cap Tortosa que prévois de passer demain ou après-demain. Le patron fait signe et trois hommes se rassemblent autour de la carte. Ils parlent tous en même temps. De question en mise en garde, je gribouille sur mon carnet quelques bribes de conseils. Qui mieux que les pêcheurs pour m'aider à passer le périlleux cap. Est-ce mon histoire, le bateau ou le rêve que je tente de réaliser ? Quelque chose leur plaît. "L'hiver la mer ne laisse passer que les braves. Si tu es arrivée là, seule et en hiver c'est que tu as le courage des gens de mer. Tu n'es pas un imposteur. Viens à notre table! " L'un d'eux replie la carte, un autre me tape sur l'épaule, pousse une chaise pour me laisser sa place. Un verre de rouge. Un autre. "Du bon". Et ils me parlent, partent dans leurs souvenirs de pêche. Je n'arrive pas à croire que je suis là au milieu de ces hommes qui n'invitent pas de femmes à leur table. Quelques morceaux de fromage et de jambon dans une coupelle, et dans une autre, un peu de bonite fumée, pêchée juste-là, me montre-t-on du doigt. Du doigt d'une main qui aurait été celle d'un bucheron si elle n'avait pas été celle d'un pêcheur.
Mes mains les intriguent aussi. Il faut dire que j'ai passé la matinée avec Djian Dong, et j'ai donc les mains et les ongles couleur rouille. Malgré le savon moussant du bar. Mais le moteur, c'est encore une autre histoire.

Le téléphone à pièce posé sur comptoir sonne. Un des hommes se lève, dit quatre "si" et raccroche. Il revient, récupère sa veste et nous dit que sa femme l'attend pour le déjeuner. Il est 15h mais il n'y a pas d'heure. C'est comme pour l'âge des pêcheurs. Ils n'y en a pas vraiment. Les autres ont sorti les dominos autour de calamars fris. Ici, on boit des bières, du vin et on joue aux dominos. Pas de musique, mais le son de la télévision. Le patron zappe, revient s'asseoir à mes côtés, télécommande à la main. Il me dit qu'après les infos il y aura la météo, de prendre des notes. A chaque fin de bulletin météo, il zappe et monte le son pour me permettre de voir le bulletin météo d'une autre chaine. J'en regarde cinq. Il remet du vin dans mon verre. Impossible de refuser. Mais impossible aussi de le boire. Je trempe mes lèvres, fait un peu semblant. Il pousse vers moi les petites assiettes de jambon et de bonite... "mange, tu dois prendre des forces". Derrière les lunettes du viel homme, la gentillesse du sage. Il est plongé dans ses souvenirs. Entre deux bulletins météo, il me raconte les souvenirs de son enfance, à bord du petit bateau de son père. Parfois il hoche la tête, et me dit que je suis une aventurière qu'il est fier de connaître. Juanita s'approche, repousse sa queue de cheval et ajuste sa frange. Elle me tend un mot qu'elle a écrit de la part de tous.
"Il ne s'agit pas de vivre de rêves.. mais de les vivre, de se battre pour eux et d'avoir le courage pour qu'ils se réalisent. ... Finalement l'important est d'être en vie et de vivre de grandes émotions, ton voyage en est la preuve. Courage!"

retour de pêche au port de l'Ampolla
Dans cet endroit, repaire de pêcheurs, on me parle sans cesse de ce que je fais et de ce que j'ai déjà fait. Ils n'en reviennent toujours pas. Certains m'ont vu sur l'eau, arriver de nuit, d'autres sont venus voir TaraTari. Et nous sommes le sujet de conversation. TaraTari, la fibre de jute, les pêcheurs du Bangladesh.... La conversation est passionnante et passionnée. Les pêcheurs sont visiblement sensibles à ce qu'il se passe de l'autre côté du monde. Et Isabel ne danse plus. Les noticias parlent de l'euphorie de ceux qui ont gagné la loterie nationale. Les bières et le vin ont réchauffé les sangs purs. Les hommes rient. Ils me disent d'attendre encore quelques semaines, le temps de venir en pêche avec eux. Quel honneur! C'est rare je pense d'être accueillie parmi les pêcheurs. "C'est gentil, j'aurais beaucoup aimé, mais je dois continuer et descendre vers le Sud". Et ils rient encore, s'amusent de mon obstination, et plaisantent en s'imaginant venir à bord. Quelques uns décident d'accompagner mon départ de l'Ampolla avec leurs gros bateaux, d'autres me disent qu'ils viendront à Alicante pour fêter mon passage du Cabo Tortosa, d'autres encore me disent qu'ils viendront un jour en Bretagne voir le "Mont Saint Michel" et qu'ils me rendront visite.... si je décide un jour de rentrer, ajoutent-ils. Rentrer. Je n'y pense pas encore.

Nous sommes autour de la table, sous le téléviseur, autour des bières, du vin, des dominos, du jambon et des olives quand l'un d'eux pose sa main de bucheron pêcheur sur mon bras: "Montre moi ta carte". je déplie ma carte marine ondulée par l'humidité et les embruns, tâchée par la rouille. Certains se tournent, comme par pudeur. L'homme m'indique un endroit, puis un autre. Un troisième. On me ressert du vin. Le son du liquide rouge remplit le verre et le silence. La bouteille est reposée et je regarde la houle rouge qui danse dans le verre. Il reprend. "Ici, et c'est un secret que je te confie, tu pêcheras les meilleurs poissons de la région". On se regarde. Il me tape l'épaule et sourit. Je souris à mon tour. Les hommes lèvent leurs verres et nous trinquons gaiment. Et l'un me regarde et dit "Quelle femme". Ne voulant pas me montrer flattée par le compliment, je lui réponds en regardant mon pantalon "pourtant mon ciré jaune ne fait pas vraiment le même effet que la robe rouge d'Isabel". Et nous rions ensemble.


Je m'échappe avant être saoule. Le vent siffle et les bateaux sont tous au port, ou presque. Je comprends qu'il est facile pour un loup de mer d'enchaîner quelques verres à l'abri du vent fort. Mais je ne suis pas un loup.
Qu'il est bon de sentir le vent sur mon visage après ce partage peu banal. Mes pieds me portent de l'autre côté du port, et je m'endors quelques instants à bord du plus beau petit voilier.
Allongée, les yeux fermés, je confie à voix basse à TaraTari le secret qui restera entre nous. La tête dans l'ivresse de cette petite histoire de vie parmi les pêcheurs catalans, au pied des montagnes, autour du vin et du jambon, sous le téléviseur et les volants de la robe rouge d'Isabel l'Andalouse.

Capucine


- ps privé pour maman : ne t'inquiète pas, en vrai je n'ai bu qu'un Orangina. :)

lundi 2 janvier 2012

Pauvre petit asticot

1er janvier 2012. L'Ampolla. 40 noeuds de vent dans le port, hier. Aujourd'hui 0 noeuds de vent et demain 45 noeuds annoncés. 1er janvier, jour férié pour Eole, et nous sommes à quai.

La thématique "survie" me plaît beaucoup. Se débrouiller, composer avec ce que l'on peut et ce dont on dispose à un moment et un endroit précis me fascine. Là, par exemple, je suis dans un petit port, j'ai un hameçon, du fil, pas de frigidaire et encore moins de magasin Picard et pourtant, j'ai un dîner à cuisiner. Il va falloir que je m'active pour trouver de quoi préparer un bon repas à mon invitée qui est ici en vacances. Joe travaille à Paris dans le restaurant d'un Chef espagnol étoilé, ce qui me met un peu la pression pour la préparation du dîner. A bord de TaraTari on sait recevoir et je vais essayer de le prouver. Jour férié ou pas, je me lance dans un atelier pêche.

Les bonnes astuces de survie, je pense qu'il ne faut pas les dévoiler. Car, par principe, en dévoilant une astuce de survie, on diminue ses chances de survivre. Logique. En survie, c'est chacun pour soi c'est comme ça. Cependant, j'accepte de partager cette petite astuce de pêche, très utile quand on est dans un petit port (l'eau est trop sale dans les gros ports), que l'on a du fil et un hameçon.




Je ne vous dirai pas si l'astuce a marché, ce jour-là.
mais les boîtes de sardines ont du bon, sinon.

A bientôt,
Capucine

Les douze grains de raisin (épluchés)

1er janvier 2012. L'Ampolla.
Une tempête a décidé de réveillonner au Delta de l'Ebre et m'a empêché de repartir. Alors le 31 décembre, TaraTari et moi étions à terre, mais pas malheureux.
Il y a quelques semaines, ma bonne amie Joséphine m'avait dit qu'elle me retrouverait le temps de ses vacances. "Je te retrouve où?" "je ne sais pas". L'aventure ne permet pas d'anticiper grand chose, pas même les vacances d'une bonne amie. Il y a quelques temps on avait parlé de vacances aux Canaries ou au Cap Vert. Bon et bien, ce sera l'Ampolla. Joséphine a déjà fait deux tours du monde, mais l'Ampolla, elle ne connaissait pas. C'était l'occasion.
L'Ampolla, ce sont 3000 habitants, un rond point, une petite gare et un petit port de pêche. Et tout ça au même endroit. Au pied des montagnes du Delta de l'Ebre.

Joséphine arrive.
- " Où êtes-vous? " m'écrit-elle du train.
- " Cachés! à toi de nous trouver! :) "


Et Joséphine nous a trouvé.
:(
Malgré notre super planque.
Derrière l'olivier.
Pourtant, avec TaraTari, on était super fiers de notre cachette.

le Delta de l'Ebre, vu de TaraTari le 31 décembre 2011
Le 31 décembre, la ville fait la fête. Mais à bord d'un bateau, même amarré, c'est une soirée à peu comme les autres. Il y a beaucoup de vent ce soir, mais c'est normal, pour des filles dans le vent. Le ciel est beau, les nuages filent, sculptés par l'air frais des montagnes.

La nuit tombe sur l'année 2011.
Nous aurions pu aller faire la fête au village, mais non. Je suis contente de rester à bord. C'est avec TaraTari que je termine l'année, et à bord de TaraTari que je démarre l'année. Joséphine est là et c'est top. Et tout ça, sous le petit olivier.
- et à côté de la station essence.



Et voilà. On m'a demandé à quoi ressemblait un réveillon à bord. Et bien, cela ressemble à une bonne soirée avec une bonne amie, avec un bon petit fromage, un bon petit peu de jambon et une bonne lampe frontale. Rien de spécial, et très spécial à la fois. On se fait plaisir. Il est 22h, et je mets l'eau à chauffer.

Veste assortie à la bière: Joe, bobo parisienne.
elle n'est pas belle, la fin de l'année ?
En Espagne, la tradition veut que l'on mange un grain de raisin blanc à chaque coup de minuit. Nous pensions être en mer, et nous avons donc des petits raisins spécial "12 coups de minuit" en conserve (et épluchés), raisins "de la chance". Et quand la cloche de l'église du village a sonné les 12 coups de minuit, nous avons respecté la tradition et mangé 12 grains de raisins chacune. Soit un grain de raisin par "Ding Dong" de la cloche. Sans s'étouffer. Prouesse.

ce soir nous n'avons pas un grain, mais 12.
Tradition espagnole, terre d'accueil... ça, s'est fait.
Et maintenant, passons à la tradition française....
- héhé -
"Champagne!!" (Merci Joe!!!!!! et bravo à l'avion qui n'a pas cassé la bouteille à l'atterrissage)

la première gorgée a été offerte à TaraTari
La deuxième à la Mer, le bouchon au Vent,
Et le reste... le reste.......... . ?
:)

Il est 1h20, les pâtes ne sont pas tout-à-fait-tout-à-fait prêtes mais nous avons faim.

cuisson de 22h à 01h20 : pâtes presqu'al dente.
- "Il n'y avait pas écrit 'cuisson: 10 minutes' sur le paquet ? (Joe a visiblement faim)
- "En fait, le brûleur brûle mal, il faut être patient..."
- "Mais 3h pour faire chauffer de l'eau de pâtes, ce n'est plus de la patience, c'est un régime"
- "Ce n'est pas faux, j'ai maigri"
- "Non, mais sérieux, tu fais comment en mer ?"
- "Tu anticipes. Et à propos: demain matin, tu voudras un café pour le petit dej'?"

Assiette commune en bambou à la lumière de nos frontales, champagne dans une timbale en alu et grains de raisins en conserve.. C'est autour d'un bon plat de pâtes presqu'al dente noyées dans une sauce-soupe au parmesan que nous avons commencé l'année à bord de TaraTari.
L'année 2012 commence bien. Simplement bien.

Et comme le veut la formule de politesse, je terminerai ce petit récit spécial réveillon par :
"TaraTari se joint à moi pour vous souhaiter une excellente année 2012."

Capucine

samedi 31 décembre 2011

bon vent, comme on dit...

A l'abri, dans un tout petit port de pêche,
TaraTari est amarré au pied d'un olivier.
Une tempête a décidé de réveillonner au Delta de l'Ebre. 
Capucine.


nav jusqu'au Delta de l'Ebre

24-25-26-27 décembre 2011. En mer.
De Vilanova à je ne sais pas encore où, la descente vers le Sud se poursuit enfin sans encombre. Ni tempête ni armée de pêcheurs, ni champs de bosses ni slalom spécial: la navigation ressemble étrangement à une navigation. Paisible plaisir. Ce 25 décembre est, depuis mon départ de La Ciotat, ma plus belle journée en mer. Un anticyclone, situé au dessus de l'Espagne, m'offre de belles conditions, avec environ 10-15 noeuds de vent et une mer plate, TaraTari et moi longeons les côtes à 4 noeuds et mangeons deux clémentines pour fêter ça.


C'est Noël, ça doit être un petit cadeau du vent. A propos de Noël, le journal Ouest France m'a demandé d'envoyer un petit texte et une photo sur laquelle je dois souhaiter un joyeux noël en breton. (lire l'article) Au coeur de la Catalogne, j'écris en breton à bord d'un bateau bangali. Rien de plus normal.

joyeux noël en mer et en breton

Et ce n'est pas tout. En ce 25 décembre, une autre surprise, venue d'un autre pays s'invite à bord! Nicolás, qui était mon voisin de ponton à Barcelone, est Argentin, il sait à peu près vers où je dois me trouver car je donne toujours quelques nouvelles aux personnes quittées à la dernière escale. Nico a pris le train, un train qui longe la côte et à repéré les jolies voiles oranges de TaraTari, un peu plus au sud de Vilanova. Je reçois un texto "Te veo desde el tren". Au début je ne comprends pas vraiment, et ne réponds pas. Deux heures plus tard, alors que je suis tranquillement entrain d'avancer, je vois un gros semi rigide venir de la côte. Il se dirige vers mon étrave et en quelques minutes l'embarcation arrive à ma hauteur. "Sorpresa!" c'est Nicolás et son accent argentin! Il me demande s'il peut monter à bord un petit moment. J'hallucine complètement. Comment a-t-il fait pour me retrouver et arriver ainsi? Je ne sais pas mais je trouve ça bien sympa. Petits morceaux de fromage, de jambon serrano, olives et berberechos, nous improvisons un petit apéro de noël, et passons un agréable moment à discuter. A bord, il téléphone à son père, à sa grand-mère qui sont en Argentine, et leur dit avec un sourire grand comme ça "vous ne devinerez jamais d'où je vous appelle! je suis à bord de Tara Tari!!" il leur raconte l'histoire du bateau, le décrit enchanté. Et c'est ainsi qu'en Argentine, une famille entière suit désormais l'aventure d'un petit voilier de pêche du Bangladesh. Cette visite surprise a été tout aussi surprenante que sympathique. Nico rêve de traverser l'Atlantique sur son voilier pour rentrer dans son pays et aujourd'hui il décide de se donner un an pour se préparer et partir.
Tara Tari a touché l'Amérique du Sud.


Bien que les conditions de la nuit restent agréables, il fait vraiment froid. Je passe le Cap de Salou en pleine nuit. Comme tout passage de cap, il faut être très attentif et vigilant, car un cap veut souvent dire qu'il y a plus de vent et plus de vagues. Effets de site, comme on dit. En effet, plus de vent et plus de vagues, mais le phare du Cap de Salou est désormais derrière. Et malgré l'heure tardive, je propose à TaraTari une petite assemblée générale extra ordinaire : "mon cher bateau, je crois que nous devons revoir notre stratégie et essayer d'arrêter de passer tous ces périlleux caps de nuit. La réunion se passe bien et après nous être tous les deux exprimés sur le sujet, nous décidons d'écrire un courrier au syndicat du bureau de représentation la Mer Méditerranée.

"Madame, Monsieur,
Nous, sous-signés TaraTari & Capucine, souhaitons vous remercier pour votre accueil.
C'est avec toute notre bonne volonté que nous essayons de naviguer discrètement le long des côtes depuis plus d'un mois maintenant mais les conditions rencontrées ne sont pas toujours évidentes. Nous ne voulons pas vous déranger en cette période festive et familiale, mais serait-il possible d'envisager une rencontre et ainsi étudier ensemble la possibilité de réveiller le soleil à notre approche des caps, ou encore celle de déplacer ces derniers sur la côte en fonction de notre progression afin que nous puissions les passer aux heures ouvrables du soleil, soit entre 9h-17h30. 
Ce serait drôlement chic de votre part.
Nous restons à votre disposition et vous prions de croire en notre sincère motivation, 
Nous vous adressons, Madame, Monsieur, ainsi qu'à Madame Mer Méditerranée, nos meilleurs voeux pour l'année 2012,
Cordialement,
TaraTari et Capucine "

J'appose le tampon "Tara Tari", à côté de nos signatures.


Quand le jour se lève, c'est toujours une petite délivrance, car je sais que peu de temps après, le soleil va commencer à me réchauffer un peu. Il fait tellement froid la nuit. C'est assez éprouvant.

Il est 8h du matin et alors que je suis dans la cuisine en pleine préparation d'un thé, quelque chose me pousse à sortir la tête dehors. Au moment où je me tourne vers l'extérieur, je vois l'étrave rouge d'un bateau de pêche à deux mètres du derrière de TaraTari! Je bondis à l'extérieur!
A bord du bateau de pêche rouge qui est désormais juste à côté, trois hommes sont sur le pont. "Hola?!" je suis surprise et interrogative. Les hommes ont le sourire. L'un d'eux, le plus âgé, a les cheveux blancs et la barbe qui va avec, me dit qu'ils étaient surpris de voir un voilier par ici, et qu'en s'approchant ils n'ont vu personne à bord, ils voulaient savoir si tout allait bien... "Ah, c'est gentil, tout va bien! J'étais à l'intérieur pour me préparer un peu de thé car il fait bien froid!" Les hommes sourient, et me disent qu'il est vraiment rare de voir un voilier à cette saison et... encore plus mené par une femme. Un autre, plus jeune, s'amuse de me voir habillée avec mon ciré jaune et mon bonnet, "Tu es comme nous!"; C'est vrai, et je suis aussi à bord d'un bateau de pêche! Quelques mots bien gentils et nous nous souhaitons "Feliz Navidad!" et ils repartent vers le large. Je garderais toujours en tête le souvenir de cette apparition, de ces pères noël pêcheurs, à bord de leur joli bateau rouge.

Le vent est bon, la mer aussi. Nous continuons vers le Sud. TaraTari avance toujours à 3-4 noeuds. Tout va bien à bord.


L'approche du Delta de l'Ebre est délicate car il y a énormément de fermes piscicoles, de hauts fonds sableux et de rochers isolés. Et évidemment, il fait nuit quand nous arrivons là où tout se complique. Ce n'est jamais évident d'évaluer les distances la nuit. Parfois une bouée qui semble loin s'avère être tout près et une autre qui semble tout près est en fait très loin. D'où l'importance de faire très régulièrement le point sur la carte pour bien valider la position et le cap à suivre. C'est chaud car cette nuit le vent est plus fort, mais tout se passe bien.
Au pied du Delta de l'Ebre, le tout petit port de pêche de L'Ampolla, devient mon objectif. Et évidemment c'est en pleine nuit et à la voile, que j'arrive dans ce tout petit port. TaraTari amarré, les voiles rangées, je suis contente d'être arrivée après cette superbe nav.
Mais je suis frigorifiée. Je prends une douche chaude à la capitainerie, je me couvre avec toutes les épaisseurs (humides...) que je peux, bois un peu de thé, mais je n'arrive pas à me réchauffer. Au port, un panneau lumineux indique qu'il fait 1°C. Je tremble de froid, mais de fatigue aussi. A bord de TaraTari, je me glisse toute habillée dans mon duvet, le bonnet vissé sur la tête et je m'endors en quelques secondes seulement. C'est impressionnant, cette capacité qu'à le corps à faire face au froid et à la fatigue en mer, alors qu'une fois à terre, tout se relâche si vite.

C'était une belle, très belle navigation. A part un problème de pilote (souci de connexion du calculateur d'angle de barre etc), je suis contente: toujours aucune avarie à bord de TaraTari, si ce n'est que je ne peux toujours pas me servir du moteur. Il faudrait que je le démonte pour nettoyer les filtres, vérifier le piston et tout et tout.. Pour le moment et depuis la Ciotat, c'est du 100% à la voile.



Là je suis à l'Ampolla et c'est la tempête.
Nous sommes à l'abri, au pied du Delta de l'Ebre, mais cet endroit est très dangereux... C'est ici, au cap de Tortosa, que Bernard Moitessier avait fait naufrage. Nous allons faire attention et attendre le bon moment pour repartir.

Bonne année 2012 à tous,
Capucine

vendredi 30 décembre 2011

le ciel et le métro

24 -25- 26- 27 décembre 2011. En mer.
C'est Noël, et je suis toute seule à bord de TaraTari. Les lumières sont complètement dingues ce soir. Enfin je dis ce soir, mais il n'est que 17h30. Le soleil se couche avec les poules - façon de parler car je ne sais pas à quelle heure vont se coucher les poules.
Enfin, bref, la lumière est belle. Et il n'y pas de photoshop dans la nature.

et en vrai c'était encore plus beau
C'est superbe. Cela ne dure que quelques instants, et je me régale.
La nuit sombre tombe froidement.
L'humidité, le vent, le froid, l'obscurité.... le package nocturne a moins de charme.
J'enchaîne les manoeuvres à cause des caprices du vent. Le froid me glace les joues.

et en vrai il faisait encore plus froid

Je n'ai pas très faim ce soir. Enfin comme tous les soirs, en fait. je ne mange pas beaucoup à bord. Quelques clémentines, bananes, amandes, figues séchées et du thé ... voilà en gros à quoi ressemblent mes menus. En plus de ces grignotages, j'essaie de prendre un repas chaud pendant la nuit, mais je n'arrive pas à manger la moitié d'un sachet lyophilisé, par manque d'appétit et parce qu'au bout de trois cuillères, le plat est froid. Il ne fait jamais plus de 5°, c'est peut-être pour cela.

Je regarde la côte au loin. Les lumières des villes scintillent. Guirlande géante. Les phares, les bouées qui clignotent. Vers le large, quelques cargos et ferries lumineux. Non, vraiment, pas besoin de sapin.

Quand le vent change de direction, la soufflerie fait une petite pause. C'est un rythme que nous commençons à connaître avec TaraTari. C'est agréable de commencer à prendre quelques repères dans ces nuits si sombres. Ces petits moments plus calmes me laissent un peu de temps pour regarder le ciel et les étoiles. Pas forcément pour la contemplation, mais plutôt pour observer les mouvements de la terre, et apprendre peu à peu à me repérer. Navigation astronomique au programme.


Je descends dans le bateau, et vais dans la bibliothèque (porte de droite au fond du couloir, après la cuisine).  J'ai apporté avec moi un petit livre qui va m'aider à m'y retrouver dans toutes ces constellations.

A la lumière de ma frontale, je tourne les pages du petit guide.
Carte générale du ciel que l'on peut observer dans l'hémisphère nord...


Je tourne les pages, concentrée.
De constellation en constellation, je sillonne ce ciel de papier glacé.


Quelques pages encore...



Et je referme vite le petit guide.

Ces cartes... ces petits points reliés, ces noms improbables.
J'ai soudain l'impression d'avoir déjà vécu cette scène.
C'était dans un couloir plein de courants d'air.
Vision désolante. L'angoisse.


Monsieur l'auteur de ce plan du ciel, rendez leur liberté à Hercule, Lyre, Andromède, Cassiopée, Pégase et les autres; qu'ils retournent en paix, à leur mythologie.
Le petit livre est rangé et je ressors sur le pont.

Soulagée, je regarde le ciel.
Les étoiles.
Petits points de lumière,
simples et jolis.
Et finalement cette nuit,
être des étoiles,
c'est tout ce que je leur demande,
aux petites étoiles.

Capucine