lundi 7 mai 2012

mise à jour

La Linea. mai 2012.

Reprenons. Nous en étions là, en mer, à Gibraltar :

Le phare de Punta Europa - Gibraltar

Tara Tari enfin à l'eau après un bon gros chantier (répa moteur, répa entrée d'eau, et répa de certains des petits bobos de l'hiver en Med....), je me sens mieux et soulagée. Ce chantier était important car vu les tonnes d'eau qui entraient cela semblait compliqué de ne rien faire avant d'aller naviguer au large, en Atlantique. J'espère que les réparations tiendront...

Corentin est venu quelques jours et c'était top. Bien que tout le monde soit très gentil avec moi, je ne vois pas beaucoup de visages familiers depuis bientôt 6 mois, alors forcément ces quelques jours ont été vraiment agréables pour le moral.

Avec Tara Tari nous avons re-fait le taxi, cette fois-ci entre La Linea et Algeciras, d'où Coco repartait. Nous avons été un peu meilleurs que lors de notre trajet Lorient - Concarneau (pour ceux qui suivent depuis le début) (*) et Corentin n'a pas loupé l'heure du retour. Partis avec 2 ris dans la GV et un autre dans le foc, c'était assez sport, les gens de la zone de carénage ont d'ailleurs plaisanté en nous traitant de "crâneurs" en nous voyant manœuvrer dans de telles conditions. Navigation sympa, au milieu des vagues et des cargos. Un bloqueur d'écoute de foc a lâché, mais Coco a changé la vis pendant que je barrais, donc rien de problématique, et il a également tenté de démarrer le moteur.... qui a démarré et qui s'est arrêté au bout d'une petite minute. aïe aïe ce DjianDong alors.

 une seule petite sortie en mer à deux, mais top!

A Algeciras, situé au Sud Ouest de La Linea, j'ai été très bien accueillie par le Real Club Maritimo qui nous ont invité, TaraTari et moi, dans la petite baie de El Saladillo. Encore merci Pino, pour cet accueil.

A La Linea, personne ne s'attendait vraiment à ce que je revienne car cela me faisait revenir en arrière, plus au Nord Est. Mais je suis rentrée, car j'avais dit que je revenais et parce que la Marina Alcaidesa est l'endroit parfait pour préparer la suite de l'aventure. Tout se passe à merveille avec l'équipe du port, et ce cadre de confiance aide à bien tout préparer. Le trajet du retour a été assez rapide car le vent est comme d'hab ici, assez fort. Beaucoup de vent et de gros bateaux aussi! C'est de la folie le trafic, ici. Plus inquiétants que les cargos, les bateaux qui font la liaison avec le Maroc à toute allure sont impressionnants. Ceux qui ont eu l'idée de leur faire faire traverser le détroit en 35 minutes ne font visiblement pas de bateau à voile :) C'est assez effrayant de voir ces monstres vous arriver dessus si vite, mais comme pour beaucoup de choses, cela s'anticipe, et il n'y a donc pas eu de problème. La seule petite surprise du retour, c'est que le pilote automatique Raymarine n'a pas voulu travailler... et comme le capteur d'angle de barre du pilote NKE est cassé, j'ai dû faire sans pilote automatique. Tout à fait gérable sur une navigation si courte.

 Tara Tari, s'improvise voilier taxi en baie de Gibraltar
En 2h, j'étais rentrée à La Marina Alacaidesa et avec une gentille petite rafale qui va bien juste au moment d'arriver à la voile au ponton. Manoeuvre réussie, mais remarquée dans le port parce que le vent était fort et aussi parce que la drisse de GV était vrillée en tête de mât, ou je ne sais pas trop quel était le problème, et qu'il m'a donc été impossible d'affaler la grand voile avant d'arriver au ponton. Tara Tari amarré, j'ai fait le singe et réussi à affaler. Mais dans la manip', une nouvelle petite rafale a gonflé la voile au moment où la drisse s'est libérée, je tenais la voile dans les mains... Résultat: une jolie petite galipette sur le ponton! A la VHF, j'entendais Esteban éclater de rire et me féliciter pour ma figure acrobatique qu'il disait avoir vu depuis le varadero. :)

Tara Tari à l'eau, au ponton, au pied du légendaire caillou anglais; tout est parfait. Il me reste un peu de bricolage mais le gros est fait et peu à peu je retrouve mon petit rythme de vie, simple et tranquilou avec Tara Tari.

Le vent d'ouest ne cesse de souffler depuis un mois. et fort en plus. Et depuis le départ de Corentin, la pluie battante tombe sur Gibraltar. A bord de Tara Tari je m'organise, car l'eau trouve toujours un petit moyen de rentrer se mettre au chaud. Un de ses spots, c'est le pied de mât: un vrai robinet! mais les gouttes filent le long de la serre et tombent un peu partout. Alors avant d'aller isoler le problème à l'extérieur, j'ai fixé un petit bout à la source, l'eau coule tout autour et arrive dans ma petite casserole placée judicieusement en dessous. Eau de pluie récupérée sans bouger: c'est nickel pour la vaisselle.
l'eau de pluie récupérée sans effort dans la cuisine

Et comme l'eau de pluie goute aussi un peu à l'avant, je passe trois nuits à dormir dans le sens de la largeur, recroquevillée là où tout semble un peu moins humide. Et pendant ces longues journées de pluie, je m'occupe sainement dans mon petit antre de jute, avec un bon livre (L'expédition du Khon Tiki de Thor Heyerdahl), du thé, de quoi écrire et dessiner, mon harmonica et quelques fruits frais.

- kit d'activités en temps de pluie à bord -

Et Ernest dans tout ça? Avec un petit bout d'écorce de palmier, j'ai réussi à lui faire une attelle légère mais solide, et avec quelques poissons péchés dans le port, le petit goéland brun s'est refait une santé. L'attelle retirée, il a même réussi à voler un peu ce matin! Sa convalescence devrait encore durer, mais il peut se nourrir tout seul alors je laisse désormais la nature se débrouiller toute seule. Elle fera les choses bien mieux que moi. Et puis moi je dois m'occuper de Tara Tari et de la suite de l'aventure....

Une suite qui arrive vite puisque le départ de la Linea est fixé mercredi 9 mai! Le vent d'Est tant espéré arrive enfin! Navigation jusqu'à Tarifa, traversée du détroit de Gibraltar et cap sur les îles Canaries! une belle et longue traversée en perspective qui marquera l'arrivée de Tara Tari dans l'océan Atlantique...

Les amis de la Volvo Ocean Race arriveront à Miami avant Tara Tari et moi, mais nous risquons de croiser les amis de l'Europa Warm'Up, qui naviguent en Imoca en préparation du Vendée Globe. Ce serait rigolo.

voilà pour la petite mise à jour, il y aurait milles anecdotes mais ce sera pour une prochaine fois, car là, puisque je me prépare au départ: je n'ai qu'un mot à dire :
youpi :)
Capucine


dimanche 6 mai 2012

Tara Tari ramène sa fraise

Gibraltar. mai 2012, toujours à bord de Tara Tari.


On va tenter quelque chose, vous voulez bien ?
Il vous faut, pour cette expérience, prendre 3 minutes de votre temps.

Regardez attentivement cette image, pendant au moins une minute entière :

- à bord de Tara Tari, le 5 mai 2012 -

naaaan... la minute n'est pas passée.
hop hop hop: on se re-concentre sur l'image.

Et maintenant,
Regardez cette deuxième image, pendant au moins une autre minute entière :

 cinq fraises et un kiwi - toujours à bord de Tara Tari
Alors?
Petite envie de manger un fruit ?

héhé. je le savais.
c'est trop joli, un fruit. et en + c'est bon.
Il paraît que c'est une des bases du marketing, ça, de créer le besoin.

le monde a besoin de fruits. et nous aussi!

vive les fruits :)
Capucine


NB: On dit d'un bateau qu'il "ramène sa fraise" quand, dans une discussion, il intervient sans que le sujet ne le regarde vraiment ou sans qu'on lui demande son avis.

jeudi 3 mai 2012

A l'eau le bonheur

En Baie de Gibraltar, avec Corentin, avril 2012.


Un jour, la patience et l'impatience sont devenues un peu trop lourdes à porter,


alors nous avons eu une idée, et nous nous en sommes allés.


A l'eau, notre bonheur !


Que tu as fière allure, petit Tara Tari, dans ce vent, ces vagues et ce soleil!


Qu'on se le dise, être heureux est une bonne idée.

L'aventure continue !
Capucine

lundi 30 avril 2012

Que faire, Ernest ?

La Linea. avril 2012.

Comme nous ne pouvions dormir au creux de TaraTari sur la zone de carénage, cette nuit-là, avec Corentin, nous avons dormi sur la plage. Une nuit froide et avec beaucoup de vent - et donc de sable volant - mais près de la mer et donc plus agréable que le parking. Cela aurait été pu être le sujet du récit du jour, mais au petit matin, alors que nous marchions vers la zone de carénage, nous avons fait une rencontre.

Il s'appelle Ernest.
Ernest, le petit goéland blessé de Gibraltar.
Ernest est un petit goéland brun.
Un petit goéland brun qui s'est cassé une aile.
Un petit goéland brun qui ne peut plus voler.
Un petit goéland brun qui ne peut donc plus se nourrir. 

Lors de mon stage sur la petite île réserve naturelle de Béniguet, dans l'archipel de Molène, j'avais appris à reconnaître les différentes espèces d'oiseaux marins, très nombreuses dans cette petite île interdite au public et tenue à son état sauvage. Nous avions 20 ans et avec ma bonne amie Claire-Anne, nous assistions dans leur mission de protection, les gardes de l'Office Nationale de la Chasse et de la Faune Sauvage. Des enseignements ornithologiques qui, dix ans après, me servent encore. L'île de Béniguet abrite la plus grande colonie française de goélands bruns, alors forcément, le petit Ernest me porte quelques instants vers l'archipel de Molène et quelques bons souvenirs.

L'île de Béniguet, au large du Conquet
Le larus fuscus, goéland brun, vit sur la côte Atlantique - ce qui signifie au passage que Tara Tari se trouve là où sont les oiseaux de l'Atlantique. quelle fierté -. Oiseau migrateur de nos régions Nord Atlantique qui passe l'hiver sur les côtes de l'Afrique de l'Ouest, la petite bête se distingue des goélands argentés que nous avons plus l'habitude de voir en Bretagne par de subtiles petites différences: il est souvent de taille plus petite, son plumage est plus foncé, ses pattes sont jaunes et non pas roses pâles.

Retour sur le chemin du varadero.
Le petit Ernest marche seul le long du grillage, traînant l'aile et la pitié.


La scène est plutôt tristounette.

Corentin prend Ernest dans ses bras. A coups de bec, Ernest tente de lui mordre la main, y arrive (ce qui a du lui procurer un sentiment de puissance) puis se détend un peu (parce qu'il a bien compris qu'il était finalement assez impuissant). La fracture de son aile est fraîche et plutôt moche. Nous reposons Ernest et décidons de le prendre sous notre aile. Si nous ne pouvons faire grand chose pour ses os abîmés, peut-être pouvons nous l'aider à se nourrir. Nous lui apporterons quelques restes de nos repas, couenne de jambon, coquilles d'oeufs et bouts de pain.

Chaque jour, nous retrouvons le petit Ernest, qui essaie encore et encore de passer sa tête dans chacun des trous du grillage pour passer de l'autre côté. La tête passe, le cou aussi, mais ça bloque au niveau du corps. Il y a environ 172 827 trous par rangée horizontale à sa portée, et il y a 3 rangées à sa portée. Ça fait beaucoup de trous à essayer mais Ernest est vaillant - ou peut-être idiot - et continue ses essais avec le même entêtement. Un jour nous l'avons aidé à passer. Il a fait trois pas en avant, deux sur place, s'est retourné et a tenté de revenir de l'autre côté en utilisant la même méthode. Nous essayons de comprendre la stratégie. A-t-il oublié qu'il voulait traverser le grillage? A-t-il changé d'avis? Ernest a-t-il fait de trouver le trou a sa taille un défi? ou peut-être n'a-t-il simplement aucune mémoire?

Quand il trouve, le long de ce grillage la nourriture que nous lui apportons, le petit goéland semble fier comme un coq! L'affamé se précipite, attrape le mets dans son bec et se déplace vivement. Il nous surveille comme pour nous dire "pas touche, c'est à moi!". Pauvre petit goéland, n'as-tu pas compris que nous voulons t'aider? Et tous les jours nous essayons de lui apporter quelques petits restes, et de l'eau douce aussi.

Après le départ de Corentin et deux jours de navigation, je suis rentrée à La Linea, un peu inquiète de l'état d'Ernest. Les gens du port m'ont dit qu'il était mort. C'était en fait une blague, ou peut-être leur souhait. Normalement, on n'aime pas un goéland. Mais Ernest est bien en vie et se précipite sur le bout de pain frais que je lui donne. Il s'approche de plus en plus près.

Ernest à quelques mètres de Tara Tari

Sur la zone de carénage, on s'amuse un peu de la situation. "Tu vas l'emmener avec toi?" me demande-t-on. Et bien j'y pense. Il se trouve que ses copains goélands l'ont clairement abandonné à son malheur. Aucun ne pense à lui apporter un petit poisson ou une bière fraîche ni à lui raconter le dernier match du Barça. Tu parles de potes. Pauvre petit Ernest.

Mais ce matin, avec Esteban, le chef du varadero, et alors que j'apportais un peu de nourriture à l'oiseau blessé, nous avons eu une bonne discussion. Esteban pense qu'Ernest est condamné à mourir car sans pouvoir voler il mourra de faim et de soif. Il me dit aussi :
- "En lui donnant à manger et à boire, tu retardes l'heure de sa mort mais tu prolonges la souffrance que doit lui procurer sa blessure. C'est cruel. Laisse faire la sélection naturelle..." il me montre du doigt deux cadavres de goélands étendus, quelques mètres plus loin.
- "Mais si sa blessure pouvait se soigner seule, et que donner à manger et à boire à Ernest lui permettrait de vivre le temps nécessaire pour se réparer sans mourir de faim et de soif ?!"

Nous allons donc dans son bureau regarder sur Internet si une aile cassée de goéland peut se réparer seule. Esteban lit à voix haute un commentaire qu'il trouve sur un site : "le goéland mourra de faim et de soif avant la guérison, le mieux est de l'achever au plus vite". Il rit car c'est un vétérinaire qu'il vient de citer et poursuit: "tu ne vas pas aimer les commentaires de ces sites!"

Bon. j'ai envie de croire qu'il peut se réparer tout seul, et qu'il faut donc l'aider à survivre d'ici là. Je n'aime pas trop ça normalement, les goélands, et je ne prétends pas jouer les Mère Teresa de cette espèce qui se nourrit de charognes et du poisson de nos pêcheurs. Mais Ernest est dans un sale état, et à part pour passer sa tête dans les mailles du grillage, il ne se bouge pas beaucoup pour sa survie.

La pluie battante et le vent très fort des trois derniers jours m'ont laissé craindre le pire. Sous la pluie, il refusait de se nourrir et y a laissé des plumes. Ce matin, profitant d'une petite accalmie, j'ai porté Ernest dans mes bras: la fracture semble moins moche. Il arrive à déployer son aile mais n'arrive toujours pas à voler. La discussion que j'ai eue avec Esteban me travaille un peu: et si il avait raison? et qu'au lieu d'aider le petit goéland, je ne faisais qu'empirer les choses?

A Béniguet, je me souviens de la règle de base de notre cohabitation avec les oiseaux, qui était :"ne jamais intervenir", quelle que soit la situation. Mais en faisant de l'île une réserve de biosphère, en la protégeant des hommes, nous sommes intervenus dans le processus: certaines espèces de l'île sont protégées et auraient peut-être disparu sans cette protection?

Cas de conscience. Le petit goéland n'est pas très soutenu parce que les gens n'aiment pas les goélands mais s'il s'agissait d'un petit oiseau plus mignon, plus joli ou plus malin? d'un dauphin ou d'un petit chien? J'ai tenté de réfléchir à différentes solutions, j'en retiens une qui me semble sympa: installer d'une aile de kitesurf sur le dos d'Ernest. pourquoi pas, Tarifa n'est pas loin, après tout et certains amis m'ont dit de cet endroit que c'était "le paradis!". Ce serait une belle destination pour mon malade du coup.

Maxime, mon équipier du Golfe du Lion, est au courant de mon dilemme:
- "Tu serais bien la première personne à adopter un goel! Les pirates avaient choisis des perroquets"
- "C'est plus exotique, je comprends les pirates"
- "C'est exotique ici, mais dans les Caraïbes, c'est d'un banal. En arrivant avec un goel, tu aurais la classe. Tu peux l'embarquer".

Classe ou pas classe, je me demande surtout si donner à manger et à boire au petit Ernest blessé est une bonne chose ou pas?
Ce soir, il continue à tester les trous du grillage, dans un sens, dans l'autre, d'un côté, de l'autre côté. ça fait 10 jours et bientôt 2 millions de petits trous de grillage que ça dure.  
Que faire, petit Ernest ? Que faire ?

J'ai bien pensé à faire un trou dans le grillage pour au moins l'aider à réaliser son rêve de traversée... mais Ernest ne tente que les petits trous. Et puis, j'ai essayé de lui dire qu'en baissant sa tête il se rendrait compte qu'il est en mesure de passer sous le grillage. Il n'a qu'à se baisser et il traversera fastoche. Pauvre petit Ernest qui n'en fait qu'à sa tête. Que faire ? Que faire? 

je crois que j'ai envie de te soigner, petit Ernest.
Capucine


dimanche 29 avril 2012

Doctorat ès DjianDong

La Linea de la Concepcion. avril 2012.

"1- Aspiration, 2- Compression, 3- Explosion, 4- Échappement"
"1- Aspiration, 2- Compression, 3- Explosion, 4- Échappement"
je répète la formule magique encore et encore, soufflant de vagues bruitages,
"1- hhhhhhuufpt, 2- pouhhh, 3- bOUm!, 4- pschchchch'tttt" mimant les 4 temps en faisant des aller-retours avec l'avant bras, comme me l'a montré Corentin.
- "C'est important; vous devez réussir à vous comprendre tous les deux". Coco m'explique patiemment les petits secrets de fonctionnement de DjianDong, tout en préparant l'opération à valves ouvertes qui semble désormais inévitable. Cela fait 5 mois que le petit moteur chinois ne fonctionne pas - plus.


Petit sentiment de culpabilité. Je descends du bateau perché sur un ber, pensant que Coco et DjianDong ont peut-être envie de se retrouver seuls. Tout en dégrippant une clef anglaise toute rouillée, je m'avoue que les moteurs et moi nous ne nous sommes jamais bien entendus: avant de partir, j'ai cramé le moteur d'une tondeuse électrique sans raison valable, et celui de ma petite voiture verte restée en Bretagne m'a lâchée quatre jours avant mon départ. Contrairement à eux -les moteurs- je ne suis pas calée en mécanique. Même si le 100% à la voile à un côté romantique, je dois faire un effort, car les 4 ou 5 noeuds de courant contraire qui m'attendent dans le détroit n'auront eux, et sans DjianDong, absolument rien de romantique.

La clef est dérouillée et je remonte passer l'outil à Coco: "tiens, le bistouri!"
Mais l'opération a déjà commencé: la tête est décapsulée! "Je démonte tout et tu remonteras tout!" me dit-il alors que je prends place dans le bloc opératoire improvisé. "Ok docteur!" je regarde Coco, regarde DjianDong, regarde encore Coco et éclate de rire: Corentin a le nez écorché! Le haut de son nez est même un peu gonflé!
- "Tu diras que je n'ai pas eu mal, hein" dit-il en se marrant un peu mais sans pour autant arrêter de farfouiller dans le cerveau du malade. Un peu vexé que DjianDong s'en prenne à lui, il m'explique "je me suis pris un retour de marteau! Il a du caractère, tu ne t'en es pas beaucoup* occupé, il n'est pas content et me l'a fait comprendre!" (*le "beaucoup" a été utilisé ici par pure diplomatie)
 - "Je t'avais dit qu'il était aussi mauvais qu'une murène! fichu DjianDong! Mes frères m'ont appris quelques bases de Kung-fu, cela serait plus utile que la mécanique!" je regarde Coco et reprends mon sérieux: "Tu veux que je te montre?" :

 - Communiquer avec DjianDong, nouvelle méthode. - 

Pauvre Coco. Il sourit mais je sens bien que je le désespère un peu.
- "Non mais c'est sérieux: il faut que vous arriviez à vous entendre" me répète-t-il encore.


Pièce par pièce, Coco démonte la sale bête qui, en retour, vomit de l'huile de vidange sans gêne ni retenue. On se demande qui va nettoyer a nettoyé. Pfff.

J'observe, essaie de comprendre et m'applique aux petites tâches qui me sont confiées.
Visiblement, le moment est historique dans l'aventure et Corentin immortalise la scène inédite: mes premiers vrais efforts pour prendre soin de la sale bête.


Mais très vite les choses se compliquent. Corentin, qui a apporté du Bangladesh des pièces toutes belles toutes neuves, me confie que c'est la première fois qu'il lui faut aller aussi loin dans le démantèlement du gang chinois, que c'est une découverte et que ce n'est donc pas gagné.

Heureusement, nous avons toujours la notice.
Malheureusement, nous ne lisons toujours pas le chinois.


Mais nous aimons les défis. Alors pendant que l'ingénieur fait preuve d'ingéniosité, je pars à la recherche de nouveaux "piston rings", segments du piston. Car -et je prends une ligne pour le féliciter- DjianDong a cassé son cadeau: un des nouveaux segments est en morceaux. Des bracelets si fashion, moi, perso, j'aurais essayé d'en prendre un peu plus soin. Enfin je dis ça, il fait ce qu'il veut le djiandong...

Corentin passe des heures plié sur le moteur.
Sympas les vacances, ou pas ?

Sur la zone de carénage de la marina Alcaidesa, tout le monde nous aide beaucoup. L'équipe de l'atelier Volvo se décarcasse pour nous trouver les segments introuvables à la bonne taille; Eric, Ron et Jeff, mécanos anglais, nous prêtent conseils et outils. Tout le monde s'y met et selon les experts internationaux, Djian Dong a des chances de s'en sortir. Je sens naître de l'espoir chez tous ces hommes.... et secrètement je sens naître aussi ma petite angoisse: "et si le moteur remarche mais que je n'arrive pas à le faire démarrer avec sa manivelle toute rouillée?!" Chaque chose en son temps. Il paraît qu'il existe un pschit magique qui fait exploser tout ça sans trop se fatiguer lors de la compression. Mais nous n'en sommes pas là.

Jeff & Coco
Avant d'agir, il est important d'écouter les différents avis. Cette phase d'étude du diagnostic donne lieu a de bons moments d'un partage qui dépasse le domaine de la mécanique pure et dure.
Jeff, par exemple, profite d'un petit moment à bord de Tara Tari pour nous parler de ses rêves de grand large. Il nous pose des questions sur nos aventures, sur notre mode de vie qu'il trouve assez extrême mais qui lui parle et qui lui fait réaliser qu'il peut-être prêt à partir. Il nous parle de lui avec une émotion qui dévoile une vérité du mécano viril et tatoué. Jeff a toujours voulu filer vers son rêve de grand large en solitaire, mais "entre les enfants encore petits et les femmes qui apprécient les manucures, ça n'aide pas à partir". Ce n'est pas le sujet, mais je trouve la remarque dure pour la féminité et à ce moment-là, je me souviens avoir regardé, un peu sceptique, mes mains écorchées et noires de cambouis; ce qui a fait rire Jeff et Coco. Tant pis, je cache un peu mes mains - si féminines - et dis "mais les femmes peuvent aimer les aventures, et les enfants aussi!" je n'ai pas envie de croire que femmes ou plutôt leurs manucures, ou que les enfants soient des réels freins pour celui qui veut vivre son rêve. Partir quelques mois tout seul ne tient que de sa propre volonté; je pense que, homme ou femme, ceux qui nous aiment suffisamment pour accepter le départ savent ou sauront attendre le jour du retour. Nous discutons tous les trois, accroupis avec TaraTari. Jeff a levé certaines des ancres qui l'empêchaient de larguer les amarres et est propriétaire d'un voilier. Nous sentons qu'il est maintenant proche de son départ et l'encourageons. Go for it, Jeff!

Enfin voilà, grâce à l'aide de l'équipe du varadero, de l'atelier Volvo et de nos amis mécanos, et après quelques jours d'acharnement, Corentin m'annonce que l'heure est venue. Nous allons remonter les pièces et de tenter de réanimer DjianDong. Opération longue et minutieuse.


Pendant le délicat acte chirurgical, Corentin me dit qu'il est impressionné de voir à quel point les gens m'offrent leur aide. C'est vrai que depuis le début, TaraTari et moi recevons énormément d'aide et je suis infiniment reconnaissante envers tous ceux qui nous aident, ne serait-ce que par un mot, un outil ou même un sourire. Alors je le re-dis: Merci!

L'opération s'est bien passée. Djian Dong a perdu beaucoup d'huile, mais devrait s'en sortir. Nous sommes rassurés.
- "Vous allez pouvoir refermer!" me dit docteur coco, qui pourra plus tard, prévenir la famille de DjianDong restée aux champs, au Bangladesh.

Djian Dong est maintenant en salle de réanimation.
Coco protège sa main, et tente de démarrer la bête avec la manivelle.
On se regarde. L'heure est très sérieuse.
Un toussotement, quelques vibrations, beaucoup, beaucoup de fumée et c'est bon!
Djian Dong est en vie!!!

Mais aussitôt, je fais des grands signes et crie* STOP!!! (* le cri est ici nécessaire car même à 40 cm d'écart de l'autre personne il est impossible de se parler quand DjianDong s'exprime. saleté de murène). TaraTari tremble tellement sous les vibrations de DjianDong, que les cales en bois qui tiennent le bateau sur le ber sautent les unes après les autres!

On arrête-là les essais. Il faut attendre la mise à l'eau; mais ce premier signe de vie est déjà une bonne nouvelle et nous sommes super contents! Et puis j'ai, maintenant, bien compris comment fonctionne l'animal! Nous rangeons les outils et je remercie Coco d'avoir eu la patience de m'expliquer chacune des étapes et manipulations; je me sens un peu moins 'nulle' et inutile.
Nous ne savons pas encore si l'opération sera un réel succès, mais je promets déjà de prendre bien soin de Djian Dong.

Hé tu sais, Coco, à ce sujet: je me sens plus prête que jamais à faire face à tout éventuel nouveau problème de communication avec DjianDong: j'ai troqué mon ciré pour l'équipement idéal! 

 La Murène : posture de base
j'espère que ton nez qui ne te fait même pas mal va mieux.
héhé.

à bientôt tout le monde!
Capucine, doctorante ès sale bête.

samedi 28 avril 2012

le sable blanc

Algeciras. le 15 avril 2012.

La fumée de cheminées industrielles de ce grand port de commerce anime un peu la nuit, danse avec le vent. Des cargos à quai et des grues immenses, la lumière jaune des réverbères immobiles, la brume de l'humidité ambiante, et le silence d'Algeciras. Voilà pour l'ambiance. De l'autre côté de la baie de Gibraltar, à 40 minutes de bus de Tara Tari, Corentin et moi sommes là, assis dans la nuit, sur les blocs de béton de la jetée. Un peu d'un thé pas très bon que mon thermos fatigué a tenté de garder tiède. Devant les ferries endormis qui font la liaison vers le Maroc et quelques camions à l'arrêt, nous passons un bon moment à bavarder et à rire. Comme si nous nous étions vus la veille. La veille était pourtant il y a cinq mois. Retrouvailles en simplicité.

Gare maritime d'Algeciras

La benne conteneur posée près de la jetée pourrait faire l'affaire mais, un peu trop exposée aux vents, nous préférons partir en repérage d'un autre spot pour les quelques heures de nuit qu'il reste avant le départ du bus. A l'étage du grand parking en béton de la gare maritime, nous trouvons alors notre chambre à ciel ouvert. Un peu à l'abri du vent entre le muret et le pare-choc avant d'une voiture, discrètement allongés sur l'étroit trottoir, la tête sur le sac à dos, nous devrions pouvoir nous reposer un peu. Sommier d'asphalte certes un peu frais et sale, mais dur et donc bon pour le dos.

Dans ce grand parking un peu trop grand, un peu trop vide, un peu trop glauque, un bruit de pas semble s'approcher un peu trop près. On se regarde en silence avec ce regard qui dit d'un commun accord "pas de bruit, il ne faut pas que l'on nous voit". Sous les voitures, nous apercevons des chaussures noires venir vers nous. Une ombre est accrochée aux semelles. Les pas raisonnent. Exactement comme dans les films, quand le gentil est caché derrière une voiture et que le méchant s'approche. Immobiles, nous avons même arrêté de respirer. Les pas s'arrêtent eux-aussi, marquent une petite pause. La petite pause de transition entre l'hésitation et la prise de décision. Le gardien de sécurité tourne ses talons et repart.
- "Tu crois qu'il nous a vus?"
- "Oui, je crois"
Nous murmurons notre soulagement.

Côté pare-choc. Celui d'une Audi; grand luxe. Elle a dû rouler pas mal: j'ai compté 38 moucherons collés sur la plaque d'immatriculation avant de m'endormir. Il fait froid mais le sommeil nous emporte. Et nous nous réveillons. Il fait encore nuit mais nous nous affairons gentiment, pensant pouvoir partir prendre le bus. Pas de bol, nous n'avons dormi qu'une heure et demi!
- "Bah alors la nuit, c'est quoi ce travail!? Il faut passer plus vite! ça caille ici!"

Il fait vraiment froid, mais comme le confort de la vie est souvent une question d'organisation, nous effectuons quelques améliorations à notre dérisoire campement. Mieux installés sous le vent du sac, le reste de la nuit peut commencer. Nous regardons les phares de la voiture et réalisons que jamais nous n'avions pris le temps d'en voir de si près. Un phare de voiture, pour la finesse de son design, mériterait plus d'attention.
Le trottoir est si étroit que si l'un de nous bouge, l'autre doit bouger aussi. Et puis bouger, c'est risquer de réduire la superficie du sac de couchage qui nous recouvre. Mieux vaut-il ne pas bouger. Mais j'ai pourtant super envie de bouger. Le vent, malin ou vicieux ou peut-être les deux, passe entre le pare-choc et le trottoir, et me glace le côté gauche du corps. Je ne sais pas si Corentin dort, mais si je bouge, tout bouge, alors je ne bouge pas. Faire abstraction du froid, c'est fatiguant, je m'endors donc. Le problème est devenu ma solution. Nous dormons enfin et nous réveillons bien après le départ du premier bus pour La Linea, surpris par ce repos finalement reposant.

*
Nous avions imaginé le départ.
Forcément, et puisqu'on les rêve, on imagine toujours les départs.
Cela devait être un dimanche de novembre, sur les quais du petit port de La Ciotat.
Corentin sur le quai, et moi sur le bateau.
Et puis ce dimanche de novembre est arrivé. Mais pas comme prévu. Car le vent soufflait trop fort. Corentin dans le train, et moi sur le quai.
C'était un départ.
Un départ différent, dans la foule, le bruit, le froid, le béton et les trains de la gare de Marseille.

Nous avions imaginé les retrouvailles.
Forcément, et puisqu'elles sont rassurantes, on imagine toujours les retrouvailles.
"La prochaine fois que nous nous verrons, ce sera sur une plage de sable blanc". Nous nous étions donné rendez-vous aux Antilles, en avril.
Et le mois d'avril est arrivé. Mais pas comme prévu. Car Tara Tari et moi ne sommes pas encore arrivés aux Antilles. Alors nous nous sommes retrouvés en baie de Gibraltar.
C'était des retrouvailles.
Des retrouvailles différentes, dans la nuit, le vent et la froideur des néons blancs du parking de la gare maritime d'Algeciras.

*
Port d'Algeciras
Le choix de relater cette nuit dans le parking, je le fais pour deux raisons.

La première:
L'aventure, quelle qu'elle soit, ne se passe jamais vraiment comme on la prévoit mais si on réfléchit bien, ce n'est pas très grave: ce sont les détails qui changent et non pas l'essentiel. Nous pensions à la chaleur des Antilles, au sable blanc et aux cocotiers et nous avons eu le vent d'Algeciras, le bitume et les réverbères. Mais nous nous sommes retrouver et ça, c'est l'important de l'aventure retrouvailles.
Le décor, les circonstances et le sable blanc font les anecdotes, pas l'histoire.

La deuxième:
On dit qu'il faut apprendre des erreurs des autres. Alors si un jour il vous arrive d'avoir à dormir dans un parking, choisissez le côté du petit muret et non pas celui de la voiture: le courant d'air qui se faufile entre le trottoir et le pare-choc n'est pas très agréable.

Capucine

vendredi 27 avril 2012

100 ans après

Gibraltar. Dimanche 15 avril 2012.

Les journalistes de la chaîne de télévision nationale Cuatro sont venus nous voir, Tara Tari et moi, sur la zone de carénage de la marina Alcaidesa, à la Linea, où je bricole depuis quelques jours déjà. Ils m'expliquent qu'ils veulent faire un reportage pour les infos et que mon aventure est un sujet qui tombe à pic.
- qui tombe à pic !? à pic de quoi ?
Le journaliste, sympa et super content de son sujet m'explique:
- "Il y a exactement 100 ans, des milliers de gens sont montés à bord du Titanic car ils rêvaient de traverser l'Atlantique. Et toi, 100 ans après, tu pars à ton tour traverser l'Atlantique, mais seule et sur un minuscule petit bateau! Comme nous faisons un reportage sur le Titanic, l'enchainement est parfait!"
Je fronce un peu les sourcils, pas tout à fait - tout à fait certaine d'apprécier la 'suite logique' Titanic - Tara Tari. je souris et essaie de faire passer le message...
- "J'espère qu'il n'y a pas que le nombre de passagers et la taille du bateau qui différenciera les deux traversées.. j'espère que Tara Tari connaîtra une fin plus joyeuse!"

Tara Tari au JT du dimanche 15 avril 2012 - midi & soir.
Au port, j'ai rencontré Lucas et Gaëlle, deux Français marins nomades des temps modernes. Ils m'invitent à déjeuner dans leur bateau et nous regardons donc les infos sur leur mini télé.
En effet, l'enchaînement des sujets est bien dans l'esprit annoncé par le journaliste. Et après le reportage dédié au Titanic et à la commémoration de son tragique naufrage, les présentateurs poursuivent "Et cela nous amène à une autre traversée de l'Atlantique que souhaite réaliser une jeune Française..." Olala. Lucas, Gaëlle et moi préférons en rire. C'est la classe d'être au JT du week end, mais bon, si la fin pouvait être plus heureuse.... ! Le sujet suivant... la navette spatiale Discovery. héhé. Titanic > Tara Tari > Fusée spatiale = suite logique.

Lucas filme le reportage... sans filmer le passage titanic - merci Lucas.



pour ceux qui veulent, jt complet et le menu détaillé du dernier repas à bord du Titanic, c'est ici vers la minute 30 je crois.

Enfin voilà comment, 100 après la catastrophe d'un gros bateau, le vaillant petit Tara Tari tente de dire qu'il faut continuer à rêver. Mais bon, entre nous, ce n'est pas pour cela que je vais me mettre à chanter Céline Dion penchée à l'étrave. Regardez où ça les a mené.

à bientôt
Capucine


ps. et je me demande si, dans 100 ans, le jt pourra annoncer que TaraTari & moi sommes enfin arrivés de l'autre côté de l'Atlantique... suspense. :)