dimanche 27 novembre 2011

j'avais tout faux - Marseille

Vendredi 18 novembre. "Il y avait des vagues de plus de dix mètres, et le vent soufflait à 70 noeuds. Oh, Bonne Mère! c'était l'enfer, je te le dis moi!" Sur le ponton, trois hommes se racontent leurs aventures martimes. Ils me réveillent avec leurs voix rauques, et me font sourire avec tous leurs superlatifs ponctués de "Oh Bonne Mère". Les yeux encore globuleux après cette très courte nuit, emmitouflée dans mon duvet chilien, je les écoute, les imagine en train de mimer les vagues de dix mètres, les bras déployés. "Des murs gigantesques" ajoute une nouvelle voix, avec ton grimaçant l'exploit réalisé, et l'accent d'ici bien prononcé. Je me marre toute seule. Ici, c'est Marseille. Sans exagérer. Du tout.

La Bonne Mère veille sur Marseille

Marseille est bordée par la Méditerranée à l'Ouest, et est entourée de petites montagnes. Il y a le massif de l'Estaque et le massif de l'Etoile au Nord, le Garlaban à l'Est, le massif de Saint-Cyr et le mont Puget au Sud-Est et le massif de Marseilleveyre au Sud. Marseille s'étend sur plus de 240 km², ce qui en fait la 5è plus grande commune de France, mais avec près de 852 000 habitants intra-muros, Marseille est la deuxième plus grande ville du pays! Et comme Tara Tari a déjà été montrer sa belle coque à Paris, en bon bateau mondain qui se respecte, c'était sympa de passer ici. On appelle Marseille "cité phocéenne", car la ville a été fondée vers 600 avant JC par des marins grecs originaires de Phocée, en Asie Mineure. Son nom était alors 'Massalia'. Aujourd'hui, Marseille est le premier port français et méditerranéen (devant Gênes) et le quatrième port européen. C'est aussi le port de ma première escale.

Procéder par priorités. La première: prendre une douche. ça fait du bien. La deuxième: voir les douanes. Alors après ma douche, les cheveux encore dégoulinants, je profite d'être à la capitainerie pour demander une "port clearance" attestant de l'arrivée en France du bateau (à La Ciotat on m'avait gentiment expliqué que c'était à Marseille qu'il fallait voir ça). Là, les deux hommes rigolent, me charrient à propos du bateau "Mais il flotte, là, votre bateau?" ton rieur, sourire en coin. Ça chambre sec à la capitainerie du vieux port. "Vous voulez voir les papiers?" demande-je avec le petit air sage de celle qui veut bien faire. "Vous êtes sure que vous ne voulez pas plutôt un petit café?" me dit alors l'un quand l'autre tend une chaise. Bon, et bien, nous allons nous poser une minute le temps d'un café. Une bonne petite papote plus tard, et ils nous traversons le port. Les douanes se trouvent sur l'autre rive. Avec Maxime, nous tournons autour d'un bâtiment ancien, très joli. Sur la façade, une indication nous fait penser que nous sommes au bon endroit.


Aucune porte ne semble vouloir s'ouvrir. "Pardon monsieur, je cherche les douanes... " Le petit monsieur aux cheveux blancs rigole "ça fait deux siècles qu'il ont fermé ici!" Il rigole et reprend "Allez venez, je vous dépose au bon endroit!" Et nous voilà dans la vieille espace de ce gentil monsieur qui ressemble à Pernoud. Il n'arrête pas de rire et de parler, mais avec Michel Drucker à fond sur RTL, je ne comprends rien à ce qu'il me dit. Tant pis. Les Douanes. je m'attache les cheveux, ça fera plus soignée. Accueil ni chaleureux ni froid. Un accueil des douanes, quoi. "Sur votre gauche, les portes grises et au fond du couloir". Nous  suivons les indications. Un bateau est dessiné sur une feuille A4 collée sur un des guichets, j'imagine que c'est là. "C'est pourquoi?!" Une petite dame, les cheveux encore frisés des années 80 et les boucles d'oreilles dorées qui vont avec, semble ne pas s'être levée du bon pied. "Bonjour Madame" J'explique le bateau, le parcours et tout et tout, avec l'envie d'être réglo. Elle tient dans ses mains les papiers du bateau qu'elle regarde, dubitative. "Et qu'est ce que vous voulez que je fasse avec ça?! Vous êtes là de passage, vous allez au ponton visiteurs du port et vous repartez! c'est simple non? pourquoi vous venez là?" euh... Bon. Désolée, je ne savais pas, merci. ok. Rien à voir, circuler, d'après les douanes tout est en règle alors nous repartons vers le port. Je retrouve mes deux "potes" de la capitainerie. "Un petit verre de rosé?!" Non merci, je repasse tout à l'heure. Prenant un cahier d'écolier, je décide d'en faire un passeport de Tara Tari, sur lequel les capitaineries estampilleraient la présence du bateau "Il faut la date d'arrivée et un tampon, les administrations aiment bien les tampons". Toujours avec ce même regard malicieux, l'agent retrousse ses manches, prend sa plus belle écriture "Bienvenue à Marseille" il date et appose trois tampons - tous ceux qu'il avait sous la main. Nous rions. Je sens que tout cela va être drôle. Sincèrement gentils, ils me proposent un coup de main pour le bateau. je paie ma place de port et eux m'offrent des rames échouées, qu'ils me dédicacent. "Ne le dites à personne" - d'accord, mais à presque personne alors.


C'est grâce à Cécile, qui m'avait si bien accueillie à La Ciotat, que j'ai rencontré Maguelonne. Lors de notre petit pot de départ à La Ciotat, Maguelonne était venue et m'avait dit "si tu passes par Marseille, viens dîner à la maison, un bon veau à la moutarde t'attend!" Et voilà. Le veau à la moutarde a peut-être aidé à me convaincre de m'arrêter à Marseille.

Maguelonne Turcat Martin-Raget, à Marseille
Marseillaise depuis au moins treize générations, Maguelonne connaît tout de Marseille et m'accueille comme si je faisais partie de sa famille. C'est incroyable, un tel accueil. Maguelonne me permet de rencontrer Bernard Amiel, président de la Société Nautique de Marseille. Il nous invite à nous amarrer au ponton de la "Nautique" comme on dit ici. Et c'est ainsi que Tara Tari se retrouve dans le même bassin que de fabuleux voiliers classiques, des plus beaux de Méditerranée.


Après une bonne nuit de sommeil chez Maguelonne, dans les hauteurs d'Endoume, je passe un moment pour raconter la première nav sur le blog, et nous partons au bateau. Gérald Bibot m'a offert une VHF fixe avec AIS que je récupère au vieux port. Encore merci Gérald! Et puis Maguelonne qui a pour amis de grands journalistes passe quelques coups de fil. En début d'après midi, je me retrouve au bateau, au micro de Laurent Gauriat, pour un sujet sur France Info et France Inter (diffusé le dimanche 20 novembre après midi & à 19h) "ça me change des drames quotidiens, ça fait du bien de belles histoires comme celle de Tara Tari" me confie le journaliste à la fin de notre rencontre.

Au micro de Laurent Gauriat - France Info / France Inter.
Point météo avec Bernard, mon routeur Great Circle. Il y a un BMS jusqu'à mardi. Le vent d'Est souffle fort et la houle du Sud entraîne une mer courte et croisée, bien mauvaise. BMS veut dire Bulletin Météo Spéciale, mais aussi et surtout "Reste à l'abri avec Tara Tari".

Bricolage sur le bateau, et puis petite promenade dans les Calanques - de jour - avec Anaïs et Guillaume, tous deux officiers de marine marchande, et amis de Maxime. C'est assez fascinant cet endroit. Tout est immense, et j'imagine les voiles oranges de Tara Tari passer devant ces superbes Calanques. Si grandes, si sauvages. La nature a du caractère et ça fait du bien de la voir ainsi. Je respire le bon air frais.

Tara Tari est passé devant ces jolis cailloux
Le mot calanque vient du provençal « calanco », « escarpé » et désigne une vallée creusée par une rivière, puis récupérée par la mer. Les Calanques sont au coeur de grands débats politiques dans le coin car elles vont certainement devenir "parc national" l'année prochaine je crois, et d'après les discussions animées entendues à ce sujet, cela changerait beaucoup des choses pour les marseillais habitués aux lieux. Elles seraient le premier parc national périurbain d'Europe, ce n'est pas rien. Afin de réempoissonner les eaux, certaines zones du futur parc seront interdites à la pêche pour servir de nurseries naturelles. C'est la première fois que je viens ici, et c'est peut-être la dernière fois que j'ai la possibilité de me promener ainsi, sans les interdictions des parcs. L'endroit est extrêmement propre, c'est assez rassurant de sentir que chacun se sent concerné par un endroit encore préservé. Pas de déchet ni de tag, les promeneurs sont silencieux, respectueux.

Le mari de Maguelonne, Gille Martin-Raget, est un grand photographe, très connu dans le monde de la voile. Il a photographié avec délice les belles Calanques. Son ouvrage est un coup de coeur et comme je suis toujours accueillie chez Maguelonne et Gilles, je passe une partie de la soirée, plongée dans ces belles photos...
"Calanques si proches, si lointaines" Ed. Cres, photos G. Martin-Raget
Lundi, je ne me sens pas très efficace au bateau. Mais j'ai une raison valable. Maguelonne a pris des rendez vous avec des journalistes, et il y a donc une équipe de France 3 qui vient et avec qui je passe la fin de la matinée à parler des recherches que mène Corentin sur le jute. J'ai embarqué un gros morceau de toile de jute, c'est assez pratique pour illustrer la fabrication de Tara Tari et aussi l'importance d'arriver à trouver un bon maillage, plus serré et plus résistant que celui des sacs de pommes de terre pour développer une fibre technique qui serait utilisable en construction navale au Bangladesh. Et puis il y a aussi un journaliste de "La Provence" qui vient pour un bel article en page "mer", paru samedi 26 novembre. Et c'est aussi aujourd'hui que je découvre dans Voiles & Voilers du mois de décembre, l'article concernant le projet... Toute cette presse ne me met pas forcément à l'aise. C'est un peu crier victoire avant d'avoir réussi à aller jusqu'au bout, alors j'essaie lors des interviews d'insister plus sur ce qu'a fait Corentin et sur ses recherches, sur l'action menée par Watever et quant à mon expédition, j'insiste sur le chantier, l'aide reçue des amis et sur l'esprit de navigation avec lequel je pars, de la "simplicité volontaire" à bord de Tara Tari. Bref, du coup pas trop de pression, il faut avancer par étapes pour que l'ensemble soit cohérent.

Point météo. Une fenêtre s'ouvre demain mardi. L'idée est de ne pas traverser le Golfe du Lion, difficile voire dangereux à cette période de l'année et longer la côte afin de trouver un abri en cas de dégradation surprise. C'est son truc, ça à la Med, les dégradations surprises.

Bricolage terminé, j'ai eu des petites choses à faire et me retrouve à 20h près de Tara Tari avec une journaliste d'Alaska qui me pose des questions pour une radio de là-bas... c'est assez surréaliste mais excellent. Et puis je retrouve Maxime, Anaïs et Guillaume au Shamrock, un pub en face de la Nautique. "Shamrock" veut dire "trèfle", symbole de l'Irlande. Là, Guillaume et Anaïs me font un beau cadeau qu'ils ont fabriqué de leurs mains. Guillaume me fait une démo, et me révèle le nom de cet objet unique: La Boîte à Pompe.

Guillaume & Anaïs m'offrent"la Boîte à Pompe"
La Boîte à Pompe est un objet qui va vite devenir indispensable à bord de Tara Tari. Il s'agit d'une petite pompe pour virer l'eau qui se trouve à l'intérieur du bateau. Guillaume a monté la pompe sur un support en bois bien pensé, dans lequel on peut caler son pied pour pomper de n'importe où. Je ferai une démo en mer, ce sera plus facile à expliquer. Mais c'est top et ça me permettra aussi de me muscler le bras, ce qui me permettra du coup et certainement de démarrer le moteur un de ces jours.

Pleine d'a priori sur Marseille, j'imaginais qu'il fallait impérativement coller un autocollant "Allez l'OM" sur le bateau si je ne voulais pas que l'on raye la coque de Tara Tari, et cela n'a pas été le cas (je n'ai pas collé d'autocollant et la coque n'a pas été rayée) j'imaginais qu'il n'y avait pas de baleines dans le coin et pourtant dans le journal il parlait de ces deux rorquals vus devant le chateau d'If, à l'entrée du vieux port, j'imaginais que les cigales chantaient toute l'année et ce n'était pas le cas... bref, j'avais tout faux. Les Marseillais que j'ai rencontré ont été adorables, accueillants. Ils sont nombreux à s'être arrêtés devant le bateau, à avoir posé de nombreuses questions sur le jute et sur l'histoire du bateau. A le trouver beau sans exagérer alors que pourtant l'exagération fait partie de la réputation du Marseillais. Marseille est une belle ville où l'on ne fait pas que "piquer des scooters" (La Provence a titré son journal du samedi 18 "On est champion du vol de deux roues"). Alors encore Merci Maguelonne, Dominique et Marie, Bernard Amiel de la Société Nautique de Marseille, Guillaume et Anaïs, les gars de la capitainerie....

Ah et puis, avant la douche et les douanes, lors de mon premier réveil à Marseille, j'ai tout de suite remarqué un bateau, juste en face de Tara Tari.
On dirait une jonque, il va falloir que j'aille voir ça de plus près.

Il y a des bateaux qui annoncent de belles rencontres...
Et je suis allée voir ce bateau. Une rencontre improbable... L'aventure a vraiment commencé, et la magie des escales opère. A très bientôt, donc, pour vous raconter 'la rencontre' de Marseille.
Capucine

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